Michael PALMER
, Première figure,
éditions Corti, 2011
Traduit de l'anglais par
Éric Suchère et Virginie Poitrasson

Le poète Michael Palmer est né à New York en 1943. Il vit actuellement à San Francisco.

Il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont une quinzaine de poésie. Il a reçu le prix Wallace Stevens en 2006, une des plus importantes récompenses, pour la totalité d’une oeuvre. Son influence est très grande aux États-Unis. En France, plusieurs de ses livres ont été traduits dont Sun (aux éditions P.O.L.) et Notes for Echo Lake (aux éditions Spectres Familiers). On pourrait dire que son oeuvre explore la nature des relations entre le langage et la perception. Sa poésie, bien que semblant abstraite – puisque partant du langage – est en fait profondément lyrique. Première figure date de 1984 et fait partie d’une trilogie qui comprend justement Notes pour Echo Lake (1981) et Sun (1988). Cette trilogie peut-être considérée comme le chef d’oeuvre de Palmer et la traduction du volet central manquait donc au lecteur français.

 Michaël Palmer est l’un de nos plus grands poètes au summum de sa puissance. Il parvient à rassembler et à unifier des tendances qui ont divisé les poètes en factions rivales… Dans ces poèmes, il semble qu’on soit emporté aussi aisément que dans un rêve.
Rosemarie Waldrop, New York Times book Review.

Michaël Palmer est assurément l’un des plus purs poètes parmi les jeunes poètes américains en activité aujourd’hui.
Lee Bartlett, American Book Review.

     

  •     Les recueils de Michael Palmer :

    Plan of the City of O, Barn Dreams Press, 1971.
    Blake's Newton, Black Sparrow Press, 1972.
    C's Songs, Sand Dollar Books, 1973.
    Six Poems, Black Sparrow Press, 1973.
    The Circular Gates, Black Sparrow Press, 1974.
    Without Music, Black Sparrow Press , 1977.
    Alogon, Tuumba Press, 1980.
    Notes for Echo Lake, North Point Press, 1981.
    First Figure, North Point Press, 1984.
    Sun, North Point Press, 1988.
    At Passages, New Directions, 1995.
    The Lion Bridge: Selected Poems, 1972-1995, New Directions, 1998.
    The Promises of Glass, New Directions, 2000.
    Codes Appearing: Poems, 1979-1988, New Directions, 2001.
     


La serie américaine des éditions Corti :







Très cher lecteur
Il peignit la montagne maintes et maintes fois
de là où il était dans la grotte, bouche bée
devant la lumière, son absence, le crâne
recouvert aux creux de teinte bleu, comme
un oiseau troglodyte arrachant des baies du feu
ses cheveux enflammés et ainsi de suite
de la citronnelle dans un verre de café transparent.
Très cher lecteur il y avait des arbres
faits de fil de fer, de larges entrées
sous les balcons sous les flèches
tête juvénile viens te reposer dans la prairie
au bord du sentier de gravier, corps
immobile de liquide laiteux
ses cheveux enflammés et ainsi de suite
couloirs successifs, tapis fleuris et portes
ou la photographie de rien sinon des pigeons
et des quiscales à l’ombre d’une fontaine.





À propos du chat
Entre aveu d'échec et élan de puissance, l'écrivain américain Michael Palmer construit une poésie de l'impossible


J'écris simplement à propos du vent, le / vent et le chat, le chat et le miroir, la chaise de // l'enfant avec son dossier cassé. » Soit. Mais, pour apprécier le déroulement du projet de Michael Palmer, il convient au lecteur de lâcher prise. Et, au lieu de lutter contre les courants de (non-)sens qui viennent bouleverser toute hypothèse de lecture, épouser comme elles se présentent les énergies en circulation dans chaque texte. L'un des plus importants poètes américains actuels (né en 1943), déjà lu en France, supporte bien l'épreuve de la traduction ; son écriture s'impose par une sorte d'achèvement, une certitude dans la forme – pourtant diverse, entre poèmes aux distiques brefs et proses densément tricotées – faisant paradoxalement contrepoids à la teneur de la parole.

Car, si on devait rapporter ne serait-ce qu'une bribe du propos ici donné, ce serait l'impossibilité substantielle de dire quoi que ce soit au sujet de ce qui, apparemment, existe : « sous, l'ombre de non et oui / rien ne peut être dit ». Ceci à cause de l'absence de lien nécessaire entre les mots et ce qu'ils désignent : « puis une ligne à travers un nom / qui est le mauvais nom dans tous les cas », autrement dit, mal vieux comme le monde de tout poète, à cause de la nature arbitraire de la langue : « Me souvenir (…) quel mot convenait à quelle couleur ». Cependant, de délectables tentatives pour rendre compte de qui est vu se déploient quelquefois sur ces pages à la faveur d'une écriture préhensile, riche en dénominations précises et comme oublieuse de leur péché originel d'être faites de langage : « dans les marais inondés des bandes de grands oiseaux, tels que des flamants roses, des aigrettes et des hérons, forment des, îles denses blanches-et-roses, moins plumeuses cependant que le en éventail des palmes de carnauba... ».

Mais pour Michael Palmer, il y a l’ordre des mots et l’ordre du monde, deux réalités qui s’équivalent (« à moins qu’il ait été un nom// mais pas un lieu ») mais ne coïncident pas forcément, non exemptes du fantasme – vieux comme un Hofmannsthal – de se voir confondues : « les mots ré-assemblés parmi les collines, exactement, où il n’y en avait pas » sinon même recyclées l’une dans l’autre : « Démantelant les poutres de l’arbre à lettre je les transposais une par une jusqu’au bas de la pente vers notre maison et les ajoutais au feu. Plus tard sur les charbons nous grillâmes des rougets barbets assaisonnés d’huile, de poivre, de sel et d’origan sauvage ».

Le monde, on n’y accède que via notre expérience (surtout la vision), partielle et contingente ; on n’en connaît que ce qui « peut-être vu ». Les mots, quant à eux, sont des choses : « (…) et la chambre elle-même, lit sur la droite quand vous entrez, poêle à bois (…), lavabo avec miroir et broc en porcelaine et bassine de l’autre côté. Pensais à cela comme à la pièce du langage, entièrement noms… » À telle enseigne qu’une confusion vient à s’installer quant à leur rapports réciproques ; les mots pourraient être antérieurs aux choses perçues, et celles-ci, finalement, viendraient refléter ceux-là, et même conférer un sens aux créations langagières qui les précèdent. « Ceci peut être considéré comme placer un miroir contre la page. La montagne est là où nous vivons, un cirque là, un triangle aux côtés inégaux les jours où aucun soleil n’apparaît ». Par conséquent, on est en droit de s’interroger sur la signification des chose, c’est-à-dire de chercher ce dont elles sont signes ; ce qui ouvre, infiniment, sur une exploration féconde de la syntaxe du monde matériel : « Devons-nous compter les arbres restant pour décider aussi ce qu’ils signifient, / traces d’une conversation peut-être… » Ou encore, joliment : « Ainsi la clématite, le thé, la rhubarbe, la figue indienne, l’eau et ses apparentés, de mondes double sept, le blé et le maïs. Ainsi la table et la lampe (…) la parole sans mots… »

Aussi assistons-nous, désorientés par ces pages aussi affirmatives que sceptiques, à une inversion totale de perspective, entre la parole et le réel. Affranchi de la lourde tâche d’être tenu pour vrai, le langage de Michael Palmer s’épanouit en des mouvements sinon sauvages, où « il n’y a pas de point de focalisation », usant de retours et ruptures : « violoniste le fils de son père, pelouses, craquantes et vertes, indifférent, le monde visible, pavillon de l’oreille froid, succulent au toucher », jouant de la contradictions : « Ceci n’était pas vrai // juste quelque chose dont je me souviens » et de paradoxes lewis-carrolliens ; « Le nom est épelé sans les lettres comment cela peut-il être. Il n’y a pas de marches menant à cette maison, plus aucun objet ».

Ainsi l’œuvre instaure-t-elle un univers de tous les possibles, qui ne connaît pas le principe du tiers exclu et accueille les contraires lesquels ne s’y contredisent pas : « je suis une femme ou un homme de plus de deux mètres de couleur vert émeraude, bleu malachite en fait tourmaline, cornaline, opale (…) ».
Et aussi, sans forcément chercher à déjouer la logique, elle crée un espace magnifiquement ouvert, espace de juxtapositions neuves et toujours productrices de sens : « Un grand coup d’œil, calme comme une souris./ Un large seau plein d’eau ».

Marta Krol, Le Matricule des Anges N° 128, novembre-décembre 2011










Michael Palmer,
Première figure,
traduit par Eric Suchère et Virginie Poitrasson
Corti, 2011
96 pages
978-2-7143-1043-9
15 €