Lorine NIEDECKER
, Louange du lieu et autres poèmes,
Coédition Corti | Prétexte
Traduit par Abigail Lang, Maïtreyi & Nicolas Pesquès

  De Lorine Niedecker (1903-1970) William Carlos Williams disait qu'elle était « l'Emily Dickinson de notre époque ».

   Il y a en effet des raisons de rapprocher ces deux auteurs, même si les circonstances historiques et sociales les séparent et éloignent la teneur de leurs oeuvres. Mais la vie de Lorine, essentiellement cantonnée dans son Wisconsin natal qui va nourrir tout son travail, la discrétion de sa carrière littéraire et la singularité de sa poésie qui va être tardivement mais puissamment reconnue sont à l'image de ce qui est arrivé à l'oeuvre et à la personne d'Emily Dickinson. Elle fait désormais l'objet d'études et soutiens universitaires, elle est à son tour devenue une figure majeure du paysage poétique américain.
Ce livre, le premier en français, a retenu, autour du titre emblématique
Louange du Lieu (1968), l'intégralité de sa poésie des 15 dernières années de sa vie ; seule a été écartée une quinzaine de petits poèmes de circonstance dont l'intérêt nous a paru secondaire, ou qui faisaient doublon.
Née en 1903, elle a 26 ans quand éclate la grande crise de 29 qui va détruire son premier mariage et emporter toute l'économie familiale. Elle devra souvent accomplir des tâches subalternes pour subvenir à ses besoins. Elle est et restera toujours sensible aux situations d'injustice sociale, en cela proche des luttes démocratiques traditionnellement bien ancrées dans le Wisconsin. Cela correspond également, dans ses premières années de poésie, à une certaine filiation au surréalisme, notamment dans sa veine militante. À cette même époque – les années 30 – elle noue une relation étroite puis longue, épistolaire et complexe avec Louis Zukofsky. Même si elle n'est pas une pure objectiviste, ce lien et cet échange continu jusqu'à la fin de sa vie vont orienter et colorer sa vision et le développement de sa poésie.

Enfin, et ce n'est pas la moindre marque de sa singularité, sa longue amitié et correspondance avec Cid Corman qui vit au Japon ainsi qu'un attrait stylistique pour les formes brèves vont inscrire au fil des ans son écriture sur une pente souvent « haïkisante ».

Ces sources diverses, pas toujours confluentes (surréalisme et objectivisme, politique, histoire et haïku) font toute l'originalité d'une oeuvre par ailleurs dédiée au paysage, à son évolution, à ses effets sur la vie de tous les jours. Ainsi cette écriture noue-t-elle constamment des tensions antinomiques : à la fois lyrique, objective, économique, toujours localisée et souvent d'actualité, elle est une des rares à savoir faire tenir ensemble tant d'élans contraires. Ceux qui aujourd'hui travaillent à sa reconnaissance ont raison de la compter parmi les plus grandes.

La serie américaine des éditions Corti :








J'étais le pluvier solitaire
un porte-plume
     pour os d'aile
À partir des notes secrètes
je dois voguer


sur la poussée
j'adapte et j'exécute
     En nous le rythme air-mer
“nous vivons sous l'urgente levée
du vers”







Je viens d’apprendre par mail la nomination d’un ami espagnol de Grenade comme secrétaire général du Centro de investigacion y desarrollo del alimento funcional, alors Champagne ! Champagne ! aussi, pour la série américaine des éditions José Corti, avec un très beau livre de Lorine Niedecker, traduit par Abigail Lang, Maïtreyi et Nicolas Pesquès, qui ont déjà exercé leurs talents dans de précédentes publications. Quel rapport ? Connaissez-vous le Centro de investigacion… (etc.) ? Connaissiez-vous Lorine Niedecker ? Voilà le rapport. Pour Lorine Niedecker, l’ignorance (la mienne, en tous cas) est sans doute plus surprenante. Nous qui nous piquons de poésie, qui en lisons, en écrivons parfois… Mais voilà, les Français ne sont pas comme Lucky Luke, ils auraient tendance (pas qu’en traduction d’ailleurs) à tirer moins vite que leur ombre. Mais cessons de geindre, et saluons plutôt, car il n’est jamais trop tard, cette première livraison dans notre langue d’une œuvre qui est reconnue depuis longtemps outre-Atlantique.

Poète du Wisconsin, Lorine Niedecker (dont le nom à l’état civil s’orthographiait, en fait, Neidecker – et c’est ainsi qu’elle est nommée sur la pierre tombale de la famille) a vécu entre 1903 et 1970. Bon, j’avais quatorze ans quand elle est morte (d’une hémorragie cérébrale), et c’est bien dommage parce que je suis tombé, en lisant ce livre, amoureux d’elle. Je ne sais d’ailleurs pas ce que l’on aurait bien pu se dire si l’on s’était rencontrés (mon anglais est désastreux) : j’ai l’impression que cela aurait été plutôt drôle et vif, mais aussi qu’elle m’aurait probablement caché, comme à la plupart des gens qui l’entouraient, l’activité qui était la sienne ! Ah, très bien, en voilà une qui ne se prend pas (tout en ayant une haute conscience de sa valeur). Rare… Et l’œuvre ? Mais géniale, tout simplement. Mettons les pieds dans le plat, c’est même plus intéressant à mon sens que Zukofsky (ce qui n’est pas peu dire). Ce nom n’est pas cité au hasard, puisque Louis Zukofsky a été celui qui le premier la publia (dans la revue Poetry), et que Paul, son fils, lui inspira une suite de poèmes. Elle eut, avec Louis, une relation avortée (littéralement).

LN, objectiviste. Mais alors là, attention, parce que ce mot, objectivisme, peut receler bien des confusions. Si l’on s’imagine, par exemple, obnubilé par le génial Testimony - The United States 1885-1890 de Charles Reznikoff (l’un des livres clés de ce courant), qu’il s’agirait dans cette poésie de s’effacer en tant que scripteur devant un réel en accès direct (zu den Sachen selbst, maxime de la phénoménologie), l’on fait erreur. Je ne sache pas, du reste, qu’aucun théoricien de l’objectivisme ait pensé les choses dans cette perspective. Car il s’agit toujours bien, pour le poète, de faire quelque chose d’autre (du réel). Par exemple, ici, d’en écrire la louange. Le terme même de louange a de quoi faire grincer quelques dents (modernes et même post-modernes, ou « post-poétiques »), en raison surtout de sa connotation religieuse. Il me plaît, à moi, qu’il soit encore employé en poésie, non par je ne sais quelle nostalgie pour une posture en général jugée dépassée, mais parce qu’il désigne un ressort en quelque sorte éternel de l’ethos poétique. Un ressort bien sûr revisité, réinvesti à neuf (ô combien), à tel point qu’en l’occurrence il paraît presque à contre-emploi. Tellement l’écriture de LN semble aux antipodes du style connu en la matière (amplitude des périodes, surcharge métaphorique etc.). C’est tout le contraire, ici, et Abigail Lang déplie très justement (citations à l’appui) ce qu’il en est, précisément, de la poétique de l’américaine, dont le maître-mot est condensation. 

Quand bien même elle n’aurait écrit comme unique poème que Louange du lieu (qui donne son titre au livre), Lorine Niedecker mériterait notre reconnaissance. Le lieu, dont la louange est dite, est un complexe géographico-familial (avec même une discrète allusion finale à l’astrologie), celui-là même qui a vu grandir le poète. Je n’en dis pas plus, souhaitant laisser aux lecteurs la fraîcheur de la découverte.

Il y a sur Lorine Niedecker et sa poésie un très beau texte d’Elizabeth Willis (Who Was Lorine Niedecker ? http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/19229 à lire en complément de l’épatante préface d’Abigail Lang, qui nous avait récemment régalés d’une précieuse introduction au John Cage sans cage de David Antin).

Oui, en la quittant je l’aurais embrassée sur les deux joues, la bécasse des marais.

Ma grande sœur.

Eric Houser | Sitaudis



«Pas de chômage dans cette condenserie», pas de répit dans l’usine intérieure de Lorine Niedecker (1903-1970), là où décantaient des centaines de pages de notes pour la concision fluide de quelques vers. Traduite pour la première fois en français et à six mains, cette Américaine vécut presque toute sa vie au milieu des marais de Blackhawk Island, dans le Wisconsin, ancrage de sa «vibrante/voix/de vase», à son paroxysme dans son long poème autobiographique «Louange du lieu» : «Mars rouge/ascendant/arpente paludes et écluses/de mon esprit/avec des gens/au bord». Très proche de Zukofsky, sa poésie est le curieux alliage de la transcription claire et directe chère aux objectivistes, de l’adage de W.C.Williams «No ideas but in things» («pas d’idées en dehors des choses») et d’une veine surréaliste pour le travail de l’inconscient. A ces versants contraires qu’elle finira par réunir à la fin de sa vie, période la plus féconde, s’ajoute son attrait pour l’idiome populaire des habitants de sa région, dont elle partageait le quotidien laborieux mais auxquels elle se gardait bien de parler de sa «condenserie» : «Que diraient-ils s’ils savaient/qu’il me faut deux mois/pour six vers/de poésie ? »

Louise de Crisnay | Libération | 15 novembre 2012


La Discrète

  • La parution de l’œuvre de Lorine Niedecker démontre la force, au charme inimitable, de celle qui fut l’une des principales femmes de l’objectivisme américain.

L’absence de prétention et l’extrême réserve que son proche ami le poète Cid Corman rapporta à son endroit*, ajoutées à son isolement rural (elle vécut toute sa vie dans le Wisconsin, à Black Hawk Island sur le lac Koshkonong), auraient pu ne jamais permettre à Lorine Niedecker (1903-1970) une véritable reconnaissance, sinon sous la forme d’une poésie « folk » assimilée le plus souvent aux littératures régionales. C’était sans compter sur la seule force de son écriture, dont celle que révèle la première traduction française de Louange du lieu et autres poèmes. D’abord marquée par l’imagisme d’un Pound et le surréalisme, Niedecker s’en éloigna vite pour s’en tenir à l’économie « politique » de l’objectivisme, tel qu’il put se définir à travers les voix de William Carlos Williams et Charles Reznikoff. Abigail Lang précise, dans une préface impeccable, que si Niedecker fut « généralement associée au mouvement objectiviste de manière périphérique, c’est probablement elle qui restera (...) la plus proche de l’idéal objectiviste » : à savoir une « poésie directe et claire, réticente à l’émotion ».

La plupart des livres qui composent Louange du lieu, dont les poèmes Pour Paul (écrits à partir de la naissance du fils de Louis Zukofsky, entre 1949- 1956), les Poèmes courts (s’étendant de 1957 à 70) jusqu’au cycle de Louange du lieu, s’en tiennent autant à ce programme qu’au sien propre, qu’elle nomma simplement par ce : « il y a quelque chose de plus ». Ce supplément-là contient tout ce qui ramifiera ses poèmes : de la forme de pensée poétique au haïku, des historiens, géographes, scientifiques (Kepler, Linné, Darwin...) à la littérature « nursery » de comptines (Nouvelle oie, 1948), voire à celle dite « folk », à laquelle Niedecker emprunte tout un registre du langage populaire. Toutefois, son emploi de l’idiome vernaculaire consiste davantage en détournement, en décalage, entremêlant la recherche sonore et sémantique jusqu’à la dérision ou la légèreté.

Dans l’extrait suivant, elle définit avec une ironie pince-sans-rire son art poé- tique comme « condenserie » : « Grand- père// me disait:/ Apprends un métier// J’ai appris/ à rester à mon bureau/ à condenser/ Pas de chômage/ dans cette/ condenserie. » La place qu’elle réserve à ce travail de bureau, ainsi qu’au test de solitude qu’il implique, n’empêche pourtant pas que Niedecker travaille comme une prolétaire, soumise rudement (mais par choix) à un univers réservé aux hommes, comme celui de la pêche, du jardin à nettoyer, etc. Elle évoque ce monde rugueux tantôt dans sa correspondance (son enfance passée « au milieu des carouges à épaulettes, des saules, des érables, des bateaux, des pêcheurs [l’odeur des filets goudronnés] »), tantôt dans des poèmes souvent agencés en cascade de cinq vers. Ses métiers, ses occupations quotidiennes, sa vie maritale, de même que les crues venant plus d’une fois par an bouleverser le paysage, y entrent, mais sans jamais fermer le poème. Toujours y demeure quelque chose qui, dans la langue même, en offre l’éclat. Cette sobriété est mystérieuse, mélancolique et bouleversante d’une émotion anti-sentimentaliste : « Rien de remarquable/ sinon une andromède/ aux pousses quadrangulaires –/ les bottes/ des habitants// pleines d’eau ; ils doivent nager/ dans la crue jusqu’à l’église/ ou être à l’amende – les fleurs/ au cœur/ des feuilles ». Rien de remarquable, sinon ceci. Cousant une robe : « Le besoin/ en ces jours plus courts// de bouger devant toi/ drapés de douceur/ ivre de couleur// au vent favorable ».

*La revue Action poétique fit paraître un dossier conséquent sur Lorine Niedecker (n° 163, printemps 2001)

Emmanuel Laugier | Le Matricule des Anges | n° 139, janvier 2013


Lire les poèmes de Lorine Niedecker, c’est avoir l’impression tout à la fois de découvrir des vies minuscules, de dérober des fragments de minéralité et de s’engager dans le grand cycle de la nature, tant sa poésie émerge d’une main d’encre, main née de la Terre, de la passion et des méditations, à l’instar des crevasses de son existence qui s’infiltrent dans ses écrits. La phrase poétique de Lorine peut être tranquille comme un lieu d’eau et de silence ou gracieusement intempestive comme une inondation au début du printemps ; l’écriture complexe et insaisissable de la poète alterne formes brèves ou longues bordées, délivre, de brisures en brisures syntaxiques, rythmiques, et discrètement lyriques, une compréhension sensible d’un monde qui ne cesse de se transformer autant qu’il reste imperméable au changement 
À la froideur des villes qui l’oppresse, à la violence ordinaire des hommes, aux illusions bradées pour oublier nos angoisses, aux croyances qui disjoignent les êtres, Lorine Niedecker oppose l’apesanteur, le rythme et la mouvance de sa voix. Sa poésie fleure de mots hors du commun afin que la Terre ne se fasse pas terre d’exil, afin que le monde n’ait pas lieu hors de nous, mais là où nous sommes, afin que les choses ne soient pas le creuset de noires profondeurs, mais que notre regard sans cesse en éveil soit, au fil du voyage, invocation secrète et créative d’où émergent doucement les mots de la Nature et où chaque Lieu ne peut être que celui d’une Louange.

(...) le reste de l'article sur Terre de Femmes.


© Sylvie Besson | Terre de Femmes









Lorine Niedecker,
Louange du lieu,
traduit par Abigail Lang
Maïtreyi & Nicolas Pesuès
Corti |
Prétexte 2012

978-2-7143-1095-8
23 €