Issa Makhlouf, Lettre aux deux soeurs,
     traduit de l'arabe (Liban) par Abdellatif Laâbi
     éditions Corti, 2008.

« J’ai cru que, par le biais de cette lettre, j’allais te transmettre ce que je n’ai pu faire avec personne, y compris moi-même. Je t’ai raconté en effet ce que je n’osais pas divulguer auparavant. A mesure que je t’écrivais, je me rapprochais de toi. Nous nous rapprochions l’un de l’autre et nous étions rassurés. Nous avions besoin de sentir que nous n’étions pas seuls, que la solitude poussait dans des champs éloignés. C’était en tout cas notre désir commun, mais nous ignorons ce qui a pu l’affecter. Ni toi ni moi ne le savons. Quelqu’un d’autre le sait-il ?

Voilà que je découvre, en alignant les derniers mots, que notre relation a pris fin alors que ma lettre reste inachevée. L’instant qui suffit pour qu’un amour commence et s’achève est trop court pour que l’on puisse rédiger une seule lettre semblable à celle que je n’arrête pas de t’écrire depuis notre rencontre. »

Ainsi prend fin Lettre aux deux soeurs. Ainsi pourrait-elle commencer ! Ici, l’absent devient le confident, l’amant de toujours.

Ecrire des lettres à une amante et se rendre compte, plus tard, que ces lettres étaient aussi lues par sa soeur ! Deux soeurs : flamme double. Un jeu de miroirs qui se trouve également dans le style de l’écriture où la parole est multiple, car l’auteur confond la sienne propre et celle d’autrui, trouvée dans d’autres livres, sur une main peinte dans une grotte préhistorique, sur une toile du Caravage, dans une statue de femme nue au Parc de Bagatelle, et jusque dans les cordes vocales de Kathleen Ferrier !

Plus qu’une lettre, Lettre aux deux soeurs est un hymne à l’amour, un regard profond sur les êtres et les choses, une quête d’harmonie et de beauté, loin de toute violence.

   

    Poète et essayiste, Issa Makhlouf est né au Liban. Docteur en Anthropologie sociale et culturelle (Université de la Sorbonne), il a effectué plusieurs séjours en Amérique latine avant de s’installer à Paris où il réside depuis 1979. Son oeuvre se situe au carrefour de cultures diverses. Il a publié plusieurs ouvrages en arabe dont un essai sur l’oeuvre de Jorge Luis Borges, et un essai en français sur Beyrouth.

    Du même auteur aux éditions Corti :
    
Mirages.
  




    

Paris.


La voix de Kathleen Ferrier interprétant La Passion selon saint Matthieu de Bach monte d’un coin éloigné de la salle, quelque part à ma droite. Elle filtre à travers le pâle éclairage et me parvient, ténue, sauf par àcoups où elle s’élève en une vague puissante qui tout aussitôt retombe. Je m’arrête d’écrire et me met dans son sillage. Elle pénètre partout et, quand le disque s’arrête, elle continue à vibrer et à scintiller telle une lame acérée. Elle me confie ce que la parole peine à exprimer, débarrasse l’âme de sa couverture et lance son appel. Elle oscille, mue, se lève et se couche comme un astre, frappe aux portes fermées, s’insinue dans l’instant qui sépare la pénombre de la clarté.


Ensemble, nous voyons ce que chacun, séparément, n’est pas en mesure de voir.
Pouvons-nous écrire si nous n’avons pas à qui écrire ?















Issa Maklhlouf,
Lettre aux deux soeurs,
Corti, 2008
128 pages
isbn : 978-2-7143-0981-5
17 €