Israël Eliraz, Laisse-moi te parler comme à un cheval,
     éditions Corti, 2005.



    Après avoir écrit deux pièces de théâtre, Israël Eliraz, né à Jérusalem, se consacre exclusivement à la poésie. Polyglotte et fin connaisseur de la langue française, il supervise lui-même les traductions (14 recueils traduits). Bien connu du public français amateur de poésie, ses quatre derniers recueils, Petit Carnet du Levant, Abeilles/Obstacles et Comment entrer dans la maison... et Dîner avec Spinoza et quelques amis, ont connu un grand succès d’estime ; la plupart des revues spécialisées les ont remarqués.

Nous poursuivons la publication de son œuvre avec ce cinquième volume.


    « Ce qui frappe, dès qu’on aborde la poésie d’Israël Eliraz, c’est son aplomb, je veux dire sa netteté, sa force concrète, même dans l’hésitation ou l’ignorance. Peut-être parce que la voix qui parle ici affirme, constate, témoigne avec une grande immédiateté qui n’est sans doute pas étrangère au ton parlé qui la caractérise, lequel n’exclut pas, pourtant, ni la référence littéraire, ni, parfois, l’hermétisme de la formulation.
Oui, une voix parle ici, et ce qu’elle dit – ce qu’elle cherche à dire, c’est l’étonnement renouvelé d’être là, face aux choses, au milieu d’elles dans le mystère de leur apparition. »
     Jacques Ancet.








     Un sentiment d’évidence mystérieuse. Voila ce qui saisit d’abord à la lecture des poèmes à la fois fascinants et déroutants d’Israël Eliraz. C’est que, pour autant qu’on parvienne à l’approcher, l’ambition de la poésie d’Eliraz n’est pas mince. Partant d’une relation sensible au grand réel désordonné, fuyant et pénétrant, qui nous entoure, partant d’un cri dans le désert, d’une forme de poire, d’une apparence de couleur, d’un goût d’herbe se transformant en bruit dans la bouche, d’une fourchette voire même de la photographie d’une fourchette…, Israël Eliraz tente de retrouver avec le monde une relation qui ne soit plus de surface ou d’habitude, « piégé[e] par les suffixes,/les légendes », mais qui dans les mots - les mots sans arrêt réinventés du poème – soit au delà des mots eux-mêmes dont le poète rappelle régulièrement au lecteur l’impuissance ou la facticité. C’est dans cette aporie fondamentale, caractéristique de l’ensemble de son oeuvre que se déploie cette suite de textes qui compose le recueil Laisse-moi te parler comme à un cheval où à partir de la figure du Nietzsche de Turin, submergé par la compassion au spectacle d’un animal rossé par son maître, Eliraz s’adresse pour commencer au poète argentin Juan Gelman, dans un texte où les sentiments de l’auteur pour les victimes de la barbarie des temps – ici la figure d’un enfant – s’expriment sans illusion

Les enfants vivants, dans leurs classes,
écrivent dans les cahiers, cent
fois, sans fautes :

éloigner la douleur de la douleur.

Après, ils s’en vont alimenter les mouches

mais aussi sans résignation :

Mets le nez dans l’herbe mouillée. Le vert
jauni déjà à l’est. Les fourmis rouges,
comme à Ulysse, t’apportent

une touffe d’herbe, avec la poussière de la terre,
c’est tout ce qui compte.

A aucun moment de ta vie tu ne fus
plus proche de tes éléments
qu’ici, aujourd’hui.

Pourquoi est-il si triste le voyage
qui cherche sa matière ?

Et ce très vieux geste, se dresser
et partir. Il y a un chemin
à faire

Sur ce chemin qui sans nier la souffrance et le mal, « le cri », tente simplement de ne pas s’y laisser enfermer, l’œil du poète en attente du visible - qui ne se confond pas pour lui avec les apparences - saisit les éléments d’un paysage qui sont pour lui comme autant d’épiphanies d’une présence qui correspondrait à ce qu’on pourrait appeler peut-être le nu des choses, une nudité simple où l’évidence d’exister dans le monde nous rejoindrait enfin à lui, au-delà de toute justification :

Agrippe-toi à la parole, aux riens ;
dis : je suis
ici.

J’emplis le lieu, je le double
sans condition ni prétexte


     On est loin toutefois, dans une telle poésie, de l’idéologie romantique à laquelle elle fait cependant penser et qui postule comme elle, l’existence, comme le dit magnifiquement Hugo dans un poème de La Fin de Satan consacré aux oiseaux, d’une vie « sans fin, sans forme, sans nombre […]débordant de toute la terre sombre ». C’est que là où l’élan de parole se trouvait, chez le Poète-Mage français, soutenu par le formidable optimisme d’un Verbe sûr des ses vérités et de l’existence d’un Dieu juste, il n’est ici chez le poète hébreu qu’adossé à la non moins évidente faiblesse de notre entendement ainsi qu’à la cruelle incertitude de tout et de ça même qui se passe devant nous ou en nous. Le monde résiste à notre lecture :

une parole flotte sur la peau des eaux
passe avec elle, s’écorche, se retire,
rien n’est exact.

on simplifie la présence d’une attente
près du Jourdain. Est-ce l’impuissance
des éléments

éveillés par la chaleur ? Tout cela
n’a pas de sens à la fin du jour.

Reste alors « l’immensité d’un effort » à produire, « pour se perdre de l’autre côté /de la chose// vers un apaisement. » Puis, face à toutes ces présences qui font signe, à exhorter la conscience à l’éveil, poursuivre l’obstiné travail de consolation qu’est le travail du poète ou de l’artiste qui se dit, que s’il met bien son oreille, quand même, il entendra.. Et finalement, que « rien n’empêche d’aller au-delà… », comme d’autres avant lui ou à côté de lui et qui sont clairement évoqués dans son texte - qu’ils s’appellent Spinoza, Du Bouchet, De Staël, Olivier Messiaen ou moins connus comme le poète irlandais Patrick Kavanagh ou le grand photographe hongrois Kertesz - ont tenté de le faire.
     Georges Guillain

    
     Laisse-moi te parler comme à un cheval est composé d’une partie qui porte ce titre et d’une autre qui s’appelle “ce sont proprement des commentaires”. L’ombre de Nietzsche ou son fantôme hante le recueil d’Israël Eliraz, poète qui n’a cessé de s’intéresser à ce que dit la pensée dans le poème – et ce que dynamite le poème dans la pensée, Nietzsche qui aurait perdu la raison à Turin en assistant à la scène où un cocher battait son cheval, ou tout simplement lui-même dynamité par le poème dans sa pensée.
     Les enfants aussi, un enfant (“l’enfant mort contient encore/ et pour toujours l’enfant”), leurs poches, (superbes vers sur les poches des enfants), hantent ce très beau livre qui souffre d’un léger manque d’unité (composé de divers textes un peu hétéroclites). Si l’amour, l’été, la simplicité aussi nous aident, la poésie selon Eliraz “ou le crayon”, ou…, ou…, tout ce qui est lié à l’écriture, nous sauve. ÊÊEtre alors un cheval à qui parle Eliraz. Ou, à qui parle, lira.
     Isabelle Baladine Howald, CIPCM 2006







Israël Eliraz,
Laisse-moi te parler comme à un cheval,
Corti, 2005
140 pages
ISBN : 2-7143-0906-2
15 €