Cole
SWENSEN, L'Âge de verre,
éditions Corti, 2010
Traduit de l'anglais par
Nicolas Pesquès* et Maïtreyi Pesquès

Deuxième livre de l'auteur à paraître chez Corti  - après Si Riche Heure en 2007 -, L'Age de Verre retrouve le rythme de vers coupé qui est sa signature mais en alternance cette fois avec de brefs blocs de prose. L'auteur parcourt ainsi à sa façon l'histoire du verre et donc, surtout, celle de la fenêtre : tant l'invention de l'objet et ses conséquences sur le regard que nous portons sur le monde, que la représentation qui en est faite depuis la Renaissance. La peinture s'étant emparée de la fenêtre pour en faire son deus ex machina : la source de toute mise en scène, cadrage et perspective.

Raison pour laquelle cette histoire s'entretisse avec celle de Bonnard  – le peintre des fenêtres s'il en est – poursuivant en sa compagnie, de vitre en reflet et réciproquement, une réflexion sur la réflexion. Poème de la traversée de la transparence et de ce qui la procure, ce livre noue et dénoue ce qu'il en est de la vue et de la vision, de l'intensification des diverses modalités du voir.



   
    Cole Swensen enseigne la littérature comparée à l’université d’Iowa. Elle a traduit en anglais des poètes français contemporains (Pierre Alfieri, Olivier Cadiot, Jean Tortel). Elle a publié plusieurs recueils et reçu de nombreuses distinctions (New American Poetry Award, notamment). Ce recueil est le troisième traduit en français, après Noon (traduit Nef, éditions Les Petits matins, 2005) et Si Riche Heure, publié par Corti.
    
  



La serie américaine des éditions Corti :







Comme beaucoup, Bonnard repeignait
                                                            
alors
                               
ma fenêtre
et l’autre côté de la rue
                                     
le plus
                      
souvent au nord, un cardinal d’abord

est couleur et puissance si
                                                  
l’envol est
entortillé à l’éclipse dehors, incendiant le dessin,
les jardins, un jardinier
distrait.









Deux poètes américains : télévision et fenêtre

La jolie collection de José Corti « Série américaine », permet de prendre connaissance, dans ses dernières livraisons, de deux aspects très différents de la poésie contemporaine aux États-Unis

 Le premier recueil, Si toi aussi tu m’abandonnes, de Claudia Rankine (née en 1963) « relève », selon la 4e de couverture, « d’un genre inventé et développé aux États-Unis : la « documentary poetry ». On peut avoir quelques doutes sur la nouveauté ou l’origine du « genre », mais peu importe, cette « poésie documentaire » inspire ici un petit livre hybride composé essentiellement de prose et de photographies ; il mêle aussi illustrations, extraits de documents, morceaux de dialogue et notes. On a déjà vu ce type de procédé, mais il acquiert ici un charme certain parce qu’il est mis au service d’une double méditation biographique et nationale. Claudia Rankine raconte en effet des moments dans l’existence d’une narratrice sans doute assez proche d’elle-même, et trace par ce bien le constat de l’état moral et affectif d’une Amérique contemporaine sur-consommatrice d’images télévisées et de médicaments. Pour bien marquer cette dépendance télévisuelle, chaque section du livre s’ouvre sur la photographie d’un poste dont l’écran est envahi de neige parasite ; ensuite la narratrice, entre stupeur et critique, offre des exemples de violence sociale ou politique, de défaite personnelle, de dépression médicalisée, de morts. La méditation fragmentaire qu’elle poursuit est tantôt escamotée par l’envahissement des nouvelles télévisées, des publicités tantôt, relancée et revivifiée par elles, tandis que le ton alterne entre amertume humoristique et tristesse anesthésiée. 

La nuit je regarde la télévision pour trouver le sommeil, ou bien je regarde la télévision parce que je ne le trouve pas. Mon mari continu de dormir pendant mon insomnie et avec le bruit de la télévision. Finalement c’est le flou partout. Je ne me souviens jamais d’avoir éteint la télé mais quand je me réveille le matin, elle est toujours éteinte. Peut-être l’éteint-il, je ne sais pas.

Il y a des nuits où je compte les publicité pour les antidépresseurs. Si la même publicité se répète, je la compte quand même. [….] Une publicité pour le Paxil (paroxetine HCI) dit simplement : votre vie attend. D’abord, je pense parataxe, puis je me demande quoi, qu’attend-elle ? De vivre, je suppose. 

La culture médiatique, la pub, la manière psychologique contemporaine de s’interroger sur soi, fournissent à Claudia Rankine les matériaux langagiers qui se combinent avec des références ou des citations d’écrivains (Wallace Stevens, Lévinas, Brodsky...). Avec ce poète, la déprime du XXIe siècle, s’épanouissant entre armoire à pharmacie et poste de télé, a des accents « pop ». 

Très différent est le livre de Cole Swensen, L’Âge de verre (née en 1955, le poète a déjà publié dix recueils). Il est aussi mieux (et très bien) mis en français par ses traducteurs, sans doute plus à l’aise avec la complexité de Cole Swensen qu’avec le côté apparemment facile de Claudia Rankine. Il existe cependant un point commun entre les deux livres : le goût de l’hybride, mais cette hybridité est d’un autre ordre. 

Comme dans certaines autres de ses œuvres, Cole Swensen choisit ici de partir d’une méditation sur les beaux-arts : les fenêtres dans la peinture de Pierre Bonnard. À partir de ce thème, le livre propose trois séquences qui font alterner de courts textes (quasi) introductifs de prose et des poèmes. Les proses s’interrogent sur les toiles du peintre (et les fenêtres qu’il peint ou au travers desquelles il peint), ainsi que sur l’histoire et les propriétés du verre et des fenêtres. Les poèmes continuent cette exploration, de manière souvent discontinue et allusive. L’Âge de verre s’interroge sur la peinture, les progrès technologiques et théoriques dans le domaine de la vision et la manière dont ils altèrent la vision elle-même. Allusion et disjonction permettent un voyage assez libre dans l’espace européen, dans l’univers pictural (de Robert Campin à Bonnard) ou poétique (Baudelaire, Apollinaire...), dans le monde de la technique et de la philosophie. L’alternance entre moments de réflexion ou d’information en prose « suivie » et moments aériens ou aigus de disruption donne sa force à ce bel Âge de verre. 

Baudelaire écrivit aussi un poème intitulé « Les Fenêtres » où

derrière une vitre

 vit la vie 

où s’installe la vie d’un autre, que la lumière traversera

comme prévu.

Une fenêtre marque toujours la rencontre de deux bords. 

On pourrait trébucher. 

Pour Mallarmé une fenêtre regarde dehors ;  celles de Baudelaire

voient en arrière, en quelque sorte le regard lui-même. Elles signifient.

 Quant à Bonnard, il s’efforce avec une inflexible insistance, de fenêtre en fenêtre, par absolue répétition, de les empêcher d’en rien faire. 

Une fenêtre grandeur nature a la grandeur d’une vie.

Claude Grimal, La Quinzaine littéraire n° 1035, 1er au 15 avril 2011










Cole Swensen,
Âge de verre,
traduit par Maïtreyi et Nicolas Pesquès
Corti, 2010
128 pages
978-2-7143-1041-5
14 €