Jean-Michel Maulpoix : Le Poète perplexe, éditions Corti.
    Parution le 7 février 2002


« À côté des œuvres des poètes eux-mêmes, il y a dans ma bibliothèque quantité de livres sur la poésie, et quelques-uns sur l’écrivain, sur l’écriture. Très peu sur le poète... La critique a curieusement laissé cette figure à l’abandon.

     Ayant un peu le goût des mots perdus, j’ai souhaité observer ici quelques figurations du poète, durant cette période dite moderne qui le voit précisément engager lui-même son propre procès. Et puisqu’il se portraiture volontiers en funambule, en sonneur de cloches, en pendu ou en araignée, on verra que ce sont pour beaucoup des affaires de cordes et de fils (d’encre) qui l’occupent. Perplexe, occupé à tisser des liens, penché sur son ouvrage plutôt que tourné vers l’Azur, le poète tardif est critique avant tout. Étudier ses figures, c’est dès lors s’inquiéter du maintien de la poésie ; c’est interroger son pourquoi, son sens et sa valeur. » J.-M.M.

     Dans ce livre lumineux Jean-Michel Maulpoix nous donne un nouvel exemple de sa vocation de passeur.
     Après Du Lyrisme, qui avait beaucoup contribué à la réhabilitation d’une notion mal aimée en France, voilà qu’il dresse un portrait de ce Protée dont on osait à peine prononcer le nom après tant d’entreprises de dé-figuration.


     
Ce volume contient :
     (les titres en rouge renvoient sur les pages du site de Jean-Michel Maulpoix)
    
    Préface 7
    Esquisse d’un portrait 17
    Le danseur de corde 19
    Le poète imaginaire 26

    Que cherche-t-il ? 39
    Un savoir aux lignes brisées 41
    Où demeurer ? 60
    Dans les rues de la ville… 72
    De l’amour… 85

    Dis-moi, ton cœur parfois… 99
    Le cœur de Charles Baudelaire 105
    Le cœur volé d’Arthur Rimbaud 126
    Tête de faune 143

    Passages de Stéphane Mallarmé 153
    Portrait du poète en araignée 155
    Un simple souffle d’éventail 170
    Imparfaites en cela que plusieurs 188

    Comme une eau qui a soif… 207
    Identité et figuration 209
    Mélancolie et symbolisation 222
    Notes sur l’autobiographie 238

    Que peut la poésie ? 247
    Le peu de la poésie 249
    Un soin particulier 257
    La poésie n’est pas une maladie honteuse 261

    Trois poètes tardifs 269
    Francis Ponge sans illusions ? 271
    Patience de Philippe Jaccottet 287
    Michel Deguy : pourquoi la poésie ? 305

    Médaillons et portraits 313
    Jules Supervielle, le réconciliateur 315
    Georges Schehadé dans la maison… 322
    André du Bouchet, dans l’incertitude… 332
    L’ouïe si fine de Nathalie Sarraute 337
    La parole suractive de Valère Novarina 345

    Scholies 353

    INDEX des noms cités





     Dans son essai Le Poète perplexe, Maulpoix constate que depuis le milieu du XIXe siècle la poésie française est entrée en involution (elle remonte vers sa source et vérifie le « vide porteur » dont elle procède). Cette mise en examen de la poésie par les poètes eux-mêmes est moins un effet, selon lui, de l’évolution du monde que de la désagrégation à leurs propres yeux de la figure du poète et de sa fonction dans la société. S’il tente ici de dresser le portrait du poète « à l’âge de la perplexité », c’est pour mieux cerner en quelque sorte le visage de la poésie moderne. Tâche complexe s’il en est, voire impossible, car une fois débarrassé des représentations naïves et populaires, les traits s’emmêlent, mille facettes se présentent et l’image ne cesse de varier, insaisissable en fin de compte comme le ciel que les dieux et les muses ont quitté mais qui reste un vif et changeant mystère. Et si l’on peut toujours en apparence ranger les poètes en deux catégories qui s’opposent : les « inspirés » et les « travailleurs », leur mélange est plus fréquent qu’on ne veut le reconnaître dans la pratique du poète, de quelque bord qu’il soit.
     Multipliant les exemples et les interrogeant avec autant de sensibilité que de rigueur – et voici Ponge, Jaccottet, Deguy après Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, voici Supervielle et Schéhadé, du Bouchet, Nathalie Sarraute et Novarina – Jean-Michel Maulpoix montre que derrière les masques et loin des chapelles, les poètes, qui habitent tous la même maison sans mur ni toit ni porte, s’accordent finalement sur le fait de chercher, chacun à sa manière, « la force de l’invisible qui est attestée par l’écriture et par elle seule », comme l’écrit Botho Strauss dans L’Incommencement. Et si « la poésie est inadmissible » (dixit Denis Roche), c’est bien que son existence de grain de sable continue de déranger et qu’être poète en ce temps de laminage de la pensée par le profit est encore une façon de résister, d’être, comme disait Achille Chavée, « un vieux peau-rouge qui ne marchera jamais dans une file indienne ». Ce que démontre, preuves à l’appui, clefs en mains, le vibrant essai de Jean-Michel Maulpoix.
     Guy Goffette, Petite météorologie d'un marcheur de mots, Quinzaine littéraire du 1er mars 2002.

     Avatars du poète lyrique
    Jean-Michel Maulpoix éclaire la notion vague et suspecte de lyrisme.
     Propos recueillis par Monique Pétillon dans le Monde du 5 avril 2002


     "Moins théoricien que lecteur... moins poète que critique", inquiet de motifs, de rapports et de liens, Jean-Michel Maulpoix publie, comme à son habitude, deux ouvrages en même temps, l'un personnel - Chutes de pluie fine, l'autre de théorie poétique : Le Poète perplexe ; cet essai continue sa réflexion sur le lyrisme commencée avec La Voix d'Orphée (édition revue et augmentée dont le titre est devenu Du Lyrisme, nde).

     "Que signifie le titre Le Poète perplexe ? S'agit-il d'une nouvelle posture du poète ?

     — J'avais d'abord envisagé d'intituler le livre "le Poète tardif ", une formule reprise à Philippe Jaccottet, qui désigne ainsi par opposition au poète précoce celui qui vient après le chant, moins porté à célébrer qu'à interroger, berger mais sans troupeau, tourné vers l'en-bas plutôt que vers l'azur ou l'ailleurs.

     "J'ai aussi songé, pour titre, au "Poète critique", en me souvenant du mot de Baudelaire, selon lequel le poète moderne est nécessairement critique ; un titre qui rendrait compte du fait que la poésie est un état critique de la langue et que les trajectoires mêmes des poètes modernes sont ponctuées de crises identitaires et formelles, la mort du père pour Ponge, la nuit de Gênes pour Valéry ou les Pâques à New York pour Cendrars.

     — Le titre retenu insiste sur la difficulté de la lucidité : la poésie est, selon votre belle formule, un "travail au noir qui tire la langue au clair".

     — Définir le poète moderne comme un "Poète perplexe", pensif, c'est une façon d'insister sur ses interrogations, sa tentative de reconstituer une identité : ce poète-là se transformerait volontiers en détective ou en "privé" comme chez Edgar Poe ou Emmanuel Hocquard. Le qualificatif "perplexe" renvoie également, par son étymologie latine, au travail de tissage du poète qui "file" des liens, à la façon d'une araignée. C'est Mallarmé écrivant à Aubanel en 1866 qu'il se tient désormais "comme une araignée sacrée" au centre de sa toile, occupé à tisser "aux points de rencontre de merveilleuses dentelles".

     — Parmi la kyrielle de figures du poète dont vous faites une sorte d'inventaire - albatros, dandy, ch iffonnier, mendieur d'azur, cygne pris par la glace, piéton assoiffé, mauvais Hamlet - pourquoi donner une place de choix à l'araignée ?

     — Il existe beaucoup d'autres figurations du poète (souvent pittoresques chez Corbière, Richepin ou Lautréamont), mais je me suis intéressé surtout à celles qui touchaient du plus près l'interprétation ou l'entente de la poésie même. Le travail de tissage de l'araignée, occupée à tramer "de tout son corps" sa toile dans le vide, n'est pas le seul motif solidaire du " filage" même de l'écriture poétique. On rencontre d'autres affaires de cordes dans la figuration des poètes ! Qu'ils se portraiturent en funambule, comme Rimbaud dans "Phrases", en pendu comme Baudelaire dans un "Voyage à Cythère" ou en sonneur de cloches comme Mallarmé dans "Le Sonneur". Le motif est d'autant plus présent que la corde se voit souvent rapprochée du cœur

     — Vous consacrez tout un chapitre à ce thème du cœur, " métonymie du poète".

     — Le cœur est un motif et peut-être un organe de la poésie parce qu'elle a à voir directement avec ce qui nous affecte, parce qu'elle est une affaire de rythme cardiaque, de systoles et de diastoles - " concentration et vaporisation du moi" aurait dit Baudelaire. Ce dont le cœur est le modèle, c'est de l'énergie qui circule, plutôt que de l'effusion. Tout en étant aussi critique que Flaubert à l'endroit des embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire", Baudelaire met en garde : "Ne méprisez la sensibilité de personne, c'est son génie." En fait j'ai souhaité, dans ce livre, rendre au poète un corps complet. La poésie est aussi une affaire de main, de toucher, de tact, de poigne et de poignance. Selon Novarina, " l'organe du langage, c'est la main". Je pense aussi au pied de Rimbaud allant " Picoté par les blés, fouler l'herbe menue" dans "Sensation".

     — Y a-t-il encore place pour le lyrisme dans la poésie d'aujourd'hui ?

    — En lisant des manuscrits pour le CNL, j'ai l'occasion de vérifier une tendance à l'aggravation, qui consiste à surligner avec un stabilo noir la laideur contemporaine, à répéter le réel au plus bas. Il existe aussi aujourd'hui une sorte de constructivisme tendant à opérer des montages à partir de prélèvements, cut-up, dans une logique postmoderne, qui se trouve aussi bien dans la Revue de littérature générale, de Cadiot et Alferi, que dans les Pièces détachées, de Jean-Michel Espitallier. Le lyrisme contemporain — un lyrisme perplexe — se reconnaît toujours à une certaine boiterie de la langue et de l'identité. Il reste un travail de la voix, un mouvement de la parole dans l'écriture, qui a à voir avec l'offrande et le tutoiement comme chez James Sacré. Là où le poète littéraliste s'arrête sur des syntagmes et observe " le théâtre du poème", le poète lyrique poursuit — comme Goffette — une déambulation un peu claudicante. Il garde, comme Alain Duault (Où vont nos nuits perdues, Gallimard, 120 p., 11,50 ¤), le chant pour horizon.

     Depuis quinze ans, le poète Jean-Michel Maulpoix élabore une réflexion autour de la poésie. Avec le poète perplexe, il entrelace des courts textes aux registres différents. L'écrivain, en s'interrogeant sur la nature du poète, ne quitte pas des yeux l'aiguille d'une boussole qui indique son pôle favori : celui où fleurissent les mots « cœur », « amour » et mélancolie. On regrettera que l'essayiste n'ait pas plus débroussaillé son chemin : on avance dans une forêt de citations, comme si le guide se préoccupait surtout de signaler la richesse de la forêt ou hésitait sur le chemin à prendre.
L'intérêt se trouve plutôt du côté d'un Maulpoix lecteur ? Pour analyser le parcours du geste lyrique dans l'histoire poétique, l'universitaire développe une réflexion autour de trois grandes figures, Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé. Il décrit la mise à terre du lyrisme vertical (et son « instinct de ciel ») et avance l'hypothèse d'un axe horizontal pour définir le lyrisme moderne.
     Thierry Guichard, Le Matricule des Anges, juin-août 2002.









384
pages
7 février 2002
ISBN : 2-7143-0769-8
En lisant en écrivant

18 Euros

Jean-Maulpoix édite au Mercure de France un nouveau recueil :