Parlant seul, de Christian Hubin.

    
 Depuis 1986 (Personne, José Corti), la poésie de Christian Hubin creuse la voie d’une parole elliptique, lacunaire (Hors, José Corti, 1989), à la fois manifestée et virtuelle (Continuum, José Corti 1991), dite et latente dans l’inexprimé qui la fonde, "mouvement quasi immobile de la conscience, dans le même instant ouverte au monde (...) et ouverte à soi (...) (dont) demeure (...) la pulvérulente lumière des mots" (Claude Louis-Combet, L’Autre, juin 1992). Parallèlement aux recueils, les Éditions José Corti ont publié en écho, La Forêt en fragments (1987), long collage où la "réalité" est perçue à la fois du dedans et du dehors : textes, paysages, notes de voyages et, surtout, ces "interlocuteurs privilégiés (que) sont les écrivains et les poètes, plus quelques rares "artistes" (...), révoltés aux armes subtiles, qui sapent les fondements mêmes de notre vision (...), puisque ce qu’ils rénovent, ce qu’ils font éclater, c’est la langue" (François Poirié, Le Magazine littéraire, avril 1988).
     Depuis l’instant de la naissance, même sans savoir, envers et contre tout, par amour, par haine, avec l’obstination d’une brute, l’espérance battue des simples, les plans précis des somnambules, – qu’est-ce que depuis toujours, de toutes ses forces –, qu’est-ce qu’on veut voir tomber ?
     
Dans la même quête, et selon le même principe, Parlant seul se veut, moins qu’un essai, un vaste "poème critique" qui prenne en compte l’écriture, ses rapports avec le code, les mots et leur imaginaire, avec la musique, la peinture – et, simultanément, la lecture d’auteurs encore mal connus, Fardoulis-Lagrange, Jean Laude, Jacques Darras, Valère Novarina, Petr Kral, Silvia Baron Supervielle, François Jacqmin, etc., ou d’autres désormais consacrés : Nerval, Rimbaud, Dostoïevski, T. S .Eliot, H. Broch, Gracq, Henri Thomas, Cayrol, Bonnefoy, Roberto Juarroz, José Angel Valente…
     Ceux qui viendront plus tard, ils appelleront qui manque. Celui qui manque est le plus vrai. Il n’a rien dit quand tous les autres ont parlé. Parlons seuls. Parlons de ce qui parle. Quelque part, l’amour cherche une sorte de pardon, un cheminement dans l’art nomade du monologue, – dans ce qui répond, se taisant.
     
Chemin faisant, ce miroir braqué en tous sens capte çà et là des reflets d’une actualité où l’ésotérisme à talons aiguilles, les équarisseurs roses de la littérature télévaseuse, la bonne soupe du "postmodernisme" font les frais d’un humour volontiers corrosif, alternant avec de brèves séquences lyriques, où le silence même devient musical :
     Parlant à l’air, au temps hors du temps, aux champs de rosée mnémonique. Les dernières parallèles cessent de se concevoir. Entre elles vient l’immobile, – le bruissement de ce qui se tait.
Aussi bien, derrière les apparences, derrière l’institution et la scène littéraires, la vraie voix s’élève seule, est la seule qui s’entend.
     Faux procès de la "tour d’ivoire". Quel Moi ? Quelle complaisance ? Le miroir est toujours sans tain (...). Facticité du Je, éclatement du sujet, ambiguïté de toute "communication" face à ce qui, au-delà, est cohérence votive, origine qui s’attend. À qui parle-t-on ? À qui n’est pas et parle en nous : au mort, à qui reste à naître.
     
Toutes les pages du livre se répondent, chacune – focalisation, diffraction – éclairant toutes les autres et les modifiant, aidant à percevoir au-delà, non quelque architecture du monde, ou quelque unité du réel, mais une possible consonance.

     "Ne jamais vouloir parler, ne jamais écrire intentionnellement. Peut-être, même, ne comprendre qu'à peine ce qu'on dit, rester dans l'intervalle, où l'essentiel se joue. Le texte, dans son ambiguïté, convie et révoque un lecteur. Qu'est-ce qu'il révèle ? Il s'agit de détourner le silence. De la faire entendre, tout autant." (p.11)





     On participe là, comme témoin concerné, à un dialogue intérieur entre l'auteur lui-même et des textes (ou plutôt des instants textuels) qu'il a élus et qui forment des points d'aiguillage ou des marges spéculaires pour son propre cheminement.
     Ce qui s'impose, tout au long du parcours, c'est une haute exigence d'écriture poétique, une haute conception du poème comme écriture par-delà toute écriture.
    (...) Dans Parlant seul, le poète ne cède jamais le pas au philosophe dont il se double, ou au critique dont l'oreille pointe dans le buisson des textes où il va gobergeant.
     Il faut lire ce livre en prenant le temps de rêver, ou de méditer (...) presque après chaque paragraphe. (...) Le meilleur lecteur devrait s'imposer (...) des pauses et des silences. Entre des instants commotionnels dont sa lecture sera constamment frappée.
     
Claude Louis-Combet, Le Mensuel littéraire et poétique, N°219.

     La lecture de Parlant seul, comme celle de La Forêt en fragments, est confondante : il y a dans l'esprit de Christian Hubin une telle culture, mais aussi un tel non-conformisme qui le porte à se cabrer devant les gloires apparemment les plus solidement établies.
    (...) Il possède une telle ouverture au monde (qu'il soit celui de la nature, celui des hommes ou celui de leurs œuvres), que le lire dans Parlant seul équivaut à faire route avec lui, à travers émerveillement (souvent) et indignations (parfois). C'est une belle aventure humaine.
     
Jacques-Gérard Linze, La Revue générale, 1/1994.

      Il y a un élan scrupuleux, une honnêteté dans ces pages. Hubin y maintient cette coagulation désespérée qui caractérise sa prise de parole, il n'est jamais plus convaincant que lorsqu'il s'ébroue au creux d'un paradoxe (...).
     Et une fidélité qui ne se dément jamais (Écrire comme avant de mourir. Écrire toujours pour la dernière fois).
    
 Gaston Puel, Sud, N°106/107

     Poète d'une rare subtilité, souvent irréductible, Christian Hubin accompagne sa démarche créatrice d'une constante réflexion qui a déjà donné matière à un recueil comme "la Forêt en fragments". Il poursuit cette exploration dans le présent ouvrage qui a l'ambition d'être, moins qu'un essai, une sorte de vaste "poème critique" où se reflètent ses rapports avec l'écriture et ses rencontres de lecteur curieux. Peu de ces textes incisifs dépassent la longueur d'une notation. Mais tous contribuent à mettre en lumière les étapes d'un itinéraire intérieur où se concrétisent les apports d'un quotidien riche en acquisitions intellectuelles ou sensibles.
   
  Recensions, Mars-avril 1994.





192 pages
1993
ISBN : 2-7143-0496-6
120 F