Lettres à un jeune homme dont l'éducation a été négligée de Thomas de Quincey.

     Dans ma jeunesse, je ne pouvais pas entrer dans une grande bibliothèque, disons de cent mille volumes, sans être envahi par un sentiment de peine et de perturbations intérieures, pas très éloigné de celui qui tirait des larmes à Xerxès, lorsqu’il considérait son armée immense et qu’il se disait que, passés cent ans, aucune âme ne vivrait plus. Pour moi, concernant les livres, il en serait de même le jour de ma propre mort. Voici, me disais-je, cent mille livres, dont le pire peut être pour moi source de joie et de savoir. Et avant que j’aie le temps d’extraire le miel d’un vingtième de cette ruche, je serai, selon toute vraisemblance, prié de m’évanouir. Cette pensée, j’en suis sûr, doit vous être également venue à l’esprit ; vous jugerez donc à quel point elle s’aggrava lorsque je découvris qu’en écartant tous les usuels – livres de référence comme les dictionnaires, etc. – il resterait dans la bibliothèque universelle d’Europe un total de pas moins de douze mille milliers de livres, dont beaucoup d’énormes folio ou quarto, sans compter ce que les imprimeries d’Europe continuent de déverser dans l’océan de la littérature. En outre ; un éminent auteur anglais m’avait dit à propos d’un certain livre, l’Histoire de Thou, qu’un moine portugais avait calculé que sa seule lecture cursive (sans prendre de temps pour réfléchir) devrait coûter trois ans de travail, au régime de trois heures par jour. Enfin, je m’étais convaincu que la lecture d’un volume in 12, en prose, de quatre cents pages – si l’on ne pratique pas le saut de pages ni la lecture rapide qui convient au vulgaire du roman – est un travail bien suffisant dans une journée. Par conséquent, trois-cent-soixante-cinq livres par an – ce qui fait (en étant très chiche sur les sollicitations de la vie qui viennent de nous-mêmes ou de nos amis) mille tous les trois ans, soit dix-mille en trente ans – sont le maximum qu’un homme qui ne vit que pour cela pourra espérer atteindre. De vingt à quatre-vingts ans, par conséquent – s’il est assez malheureux pour vivre jusqu’à cet âge – le maximum qu’un homme puisse espérer avaler s’élève à vingt-mille volumes, nombre qui n’excède pas, peut-être, cinq pour cent de ce que la seule littérature courante d’Europe accumulerait pendant cette même période. Maintenant, sur cette somme de vingt-mille, opérons une déduction en considération des livres plus gros, des livres qu’on doit étudier et de ceux qui doivent être lus lentement et relus plusieurs fois (comme toutes les œuvres dans lesquelles la composition est une ambition capitale) offrons une juste remise pour ces déductions, et nos vingt-mille tomberont à peut-être huit ou cinq mille. N’allez pas voir dans tout ce calcul arithmétique le symptôme de je ne sais quelle douleur imaginaire. Non, je vous assure que je parle de la souffrance la plus authentique qu’on puisse éprouver.


     Pourquoi chercher en 1992 ce qu'en 1823 on pouvait lire déjà ? C'est une des leçons que l'on peut tirer des “Lettres à un jeune homme dont l'éducation a été négligée”, de Thomas de Quincey : lettres pleines de la vie qui se recommande à tous ceux qui cherchent à s'instruire, à se fabriquer une méthode personnelle pour comrendre les nombreux mystères de la vie et les diffférentes énigmes de la pensée. Apparemment l'ouvrage est bien mince et l'on se demande s'il peut remplir un tel contrat. En vérité, c'est un faux maigre, un condensé à placer à côté des Essais de Montaigne ou du Dictionnaire philosophique de Voltaire. Ces cinq lettres, à l'instar du célèbre mot prononcé par Cambronne, lancées à la face du conformisme et de la pensée préfabriquée, frappent au bon endroit.
     Olivier Bailly, Le Nouveau Quotidien, jeudi 5 mars 1992.






Traduit de
S. Marot
164 pages
1991
ISBN : 2-7143-00434-6
80 F