Claude Louis-Combet, L'Homme du texte, Corti
    Parution le 16 octobre 2002

    La réflexion sur l’écriture, telle que je la pratique et la mets en forme, ne vise pas du tout à une théorisation générale. Elle vise seulement à éclairer le sens de ma démarche sur le terrain de la fiction. Elle ne se pose pas en construction de l’esprit que viendrait illustrer le roman ou le récit. Elle intervient après coup, avec le souci de rendre compte de ce qu’est l’expérience intérieure de l’écriture. Ici, sont réunis des articles publiés entre 1997 et 2001 dont l’ensemble constitue une suite d’interrogations sur ma propre recherche en matière d’autobiographie, d’hagiographie et de mythobiographie. La réflexion porte sur les intentions de l’entreprise, ses limites, sa relation à l’existence – son nécessaire échec et son insatisfaction inévitable, lesquels tout à la fois incitent à poursuivre (à donner au texte une suite) et à renoncer (comme si le silence valait mieux que tous les écrits). L’homme du texte est cet artisan de prose, fasciné par le travail de l’intériorité aux prises avec les figures de l’imaginaire. Il se tient à l’écoute de la parole qui sourd de l’obscurité, il tient la plume et, en tant que narrateur ou comparse, il lui arrive de se trouver pris dans le développement même de la fiction. Lorsqu’il cherche à revenir à lui-même, c’est pour scruter son aventure et se demander ce qu’il en est de son rapport au verbe et de son appartenance aux puissances archaïques de l’imagination qui créèrent mythes, rites et légendes. Claude Louis-Combet

   La "dédicace" de Claude Louis-Combet pour Radio France : J'ai intitulé "L'Homme du texte" cet ensemble d'études, approximations et réflexions, dont l'objet implicite ou explicite consiste en l'écriture comme expérience intérieure. Dans la solitude de son entreprise d'expression littéraire, qui vise à donner forme de texte à quelques intimations d'origine inconsciente ou à quelques figures de l'imaginaire mythique ou onirique, l'auteur s'implique et s'expose, avec le sentiment de s'engager sur une voie d'authenticité personnelle qui ne saurait se confondre avec les adhésions éthiques qui sous-tendent l'ordinaire de sa vie. En tant qu'homme du texte, il fait partie d'une fiction existentielle dont la capacité de vérité ne se limite pas à la réussite esthétique, mais ne peut encore se formuler que sur un mode interrogatif - entre doute sur la valeur de l'attachement à l'écriture comme voie de salut et perplexité sur la mesure à tenir dans un tel engagement.

     
Ce volume contient :

Noirceur du cœur, blancheur des mots 7
Icônes de la candeur et de la décadence de l’enfant 15
Imitatio Christi 35
Le philosophe sensible au cœur 53
Un reste de cœur nietzschéen 73
Les reliefs du Banquet 79
Stèle pour un homme à hauteur de son mythe : Henri Maldiney 89
La chair serait-elle sans issue ? 113
De Georg Trakl à Georg Trakl, la genèse de Blesse, ronce noire 127
En marge de L’Âge de Rose 139
Éléments de bollandistique appliquée 159
De l’automythobiographie 173
Sur l’entreprise autobiographique 187
Science et nescience en l’écriture 207
La fonction d’amnésie 225
L’infranchissable 235
De la littérature dans sa hâte et de l’écriture
comme expédient 245
L’inavouable, l’indicible, le texte 269







     
Ronald Klapka consacre une rubrique importante à Claude Louis-Combet sur le site Remue.net : Rubrique N°20 : Claude Louis-Combet, l'écriture au corps.

     
L'Homme du texte réunit le dernier état de sa réflexion, qui porte autant sur les modèles de pensée que furent Platon, Nietzsche et Henri Maldiney (Stèle pour un homme à hauteur de son mythe est un magnifique hommage au maître et à celui qui sut remettre le corps au cœur du processus créatif), que sur la genèse d'œuvres récentes comme Blesse, ronce noire ou L'Âge de Rose. Mais le plus émouvant, le plus passionnant aussi, touche à tout ce qui tend à cerner la spécificité d'une écriture et des liens quasi organiques qui l'unissent à l'existence à travers toute une circulation humorale et des transports d'émotion dont les pages titrées De la littérature dans sa hâte et de l'écriture comme expédient (pages qui s'ombiliquent dans le constat qu'«il y a une véritable instance d'horreur dans la passion des lettres») pourraient être la magistrale introduction. Mélange de mysticisme, de sacralité cosmique, d'aspiration à l'unité androgynique, et de confrontation à la loi, I'œuvre de Claude Louis-Combet est le fruit d'une seule et très longue phrase errante qui, après avoir occupé le vide d'une intériorité accueillante, s'avance sur la page comme en terrain découvert, et pour une traversée plus qu'aventureuse vers l'inconnu. «J'écris pour ainsi dire les yeux fermés. (...) La phrase parle de ce que j'ignore. Elle raconte une histoire dont je suis le produit passif et l'impuissant témoin. Elle révèle ce que je me suis toujours gardé d'avouer. Elle se construit contre moi, me poussant dans le dos, comme une prolifération goyesque, sans visage nommable, et d'une méchanceté pathétique. Ma part mauvaise s'est frayé ce chemin». C'est ainsi que rien n'est jamais dit de ce qu'il fallait, et que s'impose le sentiment que tout ce qui a déjà été fait est «miné et quasiment annulé par la puissance d'emportement de ce qui ne peut pas être dit». Ce sentiment d'être resté en deçà de son projet teinte la réflexion de mélancolie. Eh oui, si tout ce qui a été dit «sous le couvert de la fable, n'était rien de plus que divertissement, manière de fuite devant un rendez-vous avec soi-même, beaucoup plus grave et fondamental?» Et L'Homme du texte de tourner autour de ce noyau d'inavouable, de ces tentatives avortées qui disent, paradoxalement, «autre chose que ce qu'il fallait dire afin de mieux dire ce qui ne pouvait être dit». Alors, à notre tour, on a envie de dire à Claude Louis-Combet que ce sont peut-être elles qui font la grandeur et la beauté si singulière de son œuvre. Que cet inavouable, il l'a magnifiquement orchestré en d'inoubliables scènes fantasmagoriques qui donnent justement à voir ce qui coupe la parole. Que son œuvre n'est que la lente hémorragie d'une inguérissable blessure, et que ses mots sont le sperme d'une âme divinement sensible aux vertiges et aux voluptés des flamboyances du désir. Et qu'on ne peut que l'en remercier.
     Richard Blin, Le Matricule des Anges, Novembre-décembre 2002.



    
 L'homme du texte rassemble dix-huit essais, pour la majorité déjà parus en revue. Tous ou presque explorent le rapport de l'auteur à l'écriture, certains par l'évocation de grandes figures qui ont compté dans la maturation de la conscience créatrice: Nietzsche, Platon, Georg Trakl ou encore le professeur Henri Maldiney auquel est rendu ici un magnifique hommage.
L'expression « I'homme de texte » est à entendre au sens le plus radical, comme vocation, appel entendu très jeune, d'abord par l'enfant lecteur qui, par les livres, compensait ses difficultés à communiquer, plus tard dans l’expérience du jeune homme qui a perdu la foi et qui fait le pari de la beauté cherchée dans l'écriture. L'auteur éclaire sa démarche personnelle – la mythobiograhie - par laquelle il réinvestit des mythes et hagiographies avec toute la puissance fantasmatique, onirique et verbale dont il se découvre porteur. Au-delà de ce « recours au mythe », Claude Louis-Combet ne manque pas de s'interroger sur les limites de sa méthode, explore le champ des raisons personnelles et littéraires qui expliqueraient ses réticences quant à la pratique de l'autobiographie. C'est à une véritable réflexion sur l'écriture, sous forme de bilan particulièrement courageux et douloureux, auquel se livre l'auteur. Quel rapport l'existence entretient-elle avec l'écriture ? Dans quelle mesure l'artiste n'est-il pas confronté à la faillite de ses rêves ? L'accomplissement littéraire est-il possible à la hauteur des sacrifices consentis ? Telles sont les questions que se pose l'écrivain dans les sept derniers textes qui, tant ils se complètent et se répondent, forment une récapitulation poétique et spirituelle. Claude Louis-Combet avoue son ignorance quant à l'alchimie à l'œuvre dans l'écriture. Il s'agit de se mettre à l'écoute de soi et s'en remettre à un souffle énigmatique, à une nécessité intérieure et esthétique : « Assurément, il a fallu se familiariser avec l'absence de toute clarté, vivre en aveugle-né. […] Tel qui croyait vivre écrivait seulement, interrogeant dans la finitude du texte cette image d'infini qui est la nature même du désir ; et tout ce que nous savons de lui. » Nous ne saurions que saluer la qualité de ces deux livres qui confirment la singularité d'une écriture, d'un univers et d'une réflexion sur l'art sans complaisance sur ses fins et ses moyens. Que l'opacité de la nature humaine et la vulnérabilité de l'écrivain attelé à son travail soient le terreau de Claude Louis-Combet n'excluent pas que son œuvre brille d'une sombre mais ardente lumière.
     
Anne Thébaud, Manière Noire, La Quinzaine Littéraire, 1/15 décembre 2002.











312 pages,
ISBN 2-7143-0791-4,
Seuil : 1.56714, 18 E.
16 octobre 2002