"Très tôt dans ma vie, déclarait Roberto Juarroz aux Lettres Françaises, en avril 1993, j’ai eu le sentiment qu’il y avait en l’homme une tendance inévitable vers la chute. L’homme doit tomber. Et l’on doit accepter cette idée presque insupportable, l’idée de l’échec, dans un monde voué au culte du succès. Mais symétrique à la chute, il y a dans l’homme un élan vers le haut. La pensée, le langage, l’amour, toute création participent de cet élan. Il y a donc un double mouvement de chute et d’élévation dans l’homme, une sorte de loi de gravité paradoxale. Entre ces deux dimensions, il y a une dimension verticale. La poésie qui m’intéresse possède l’audace et la nudité suffisantes pour atteindre ce lieu où se produit le double mouvement vertical de chute et d’élévation. Parfois on oublie l’une des deux dimensions. Mes poèmes tentent de rendre compte de cette contradiction vitale."
     Gaston Bachelard a écrit que le temps de la poésie est un temps vertical. Il faisait allusion à ces moments où le temps s’attarde ou prend un autre rythme, et perd l’aspect linéaire de la durée pour "retrouver l’éternité", comme disait Rimbaud, dans un instant "vertical". Ce sont ces "moments" et ces "fragments" exceptionnels de la réalité, offerts à ceux qui sont les prisonniers du temps, ces "brefs laps d’illumination" que Juarroz tente ici de "mettre en sûreté" pour éviter, une fois encore, qu’ils ne s’échappent." Ainsi, dans ces Fragments verticaux comme dans sa Poésie verticale, Juarroz entend "ne pas céder au discours et retenir seulement les noyaux essentiels de la pensée et de la poésie en renonçant à la tentation du développement".


     Le silence est-il la ponctuation de la voix ou la voix est-elle la ponctuation du silence ?

     L’unique rédemption du parcours est de ne pas arriver.

     Pour trouver un paradis, il faut avoir été expulsé d’un autre paradis. En revanche, pour rencontrer un enfer, aucun préalable n’est requis.

     Un jour les oiseaux finiront, mais il restera toujours un épouvantail. Peut-être un vol restera aussi.

     L’espoir a perdu ses racines. Seule l’attente peut prendre sa place. Peut-être l’attente est-elle une manière plus pure de la foi. La poésie est un approfondissement de l’attente.

     Le science allonge la vie. Mais comment raccourcir la mort ?

     Écrire est une tâche profondément circonspecte, fervemment intime, quasiment furtive. Peut-être devrait-on se cacher pour écrire.

     Possibilité du naufragé : trouver une planche de salut ou se changer lui-même en une planche de salut.

     Il se spécialisa dans les escaliers descendants. Il finit par tomber vers le haut.

     Combien nous aimerions une porte que personne n’aurait à ouvrir.

     Avant de pouvoir dormir, il faudrait d’abord savoir se réveiller.



     Persuadé que la poésie n'a que faire du discours et doit s'en tenir à ce qu'il nomme les “noyaux essentiels”, Juarroz ne cède à la prose que par notations brèves, éclats de pensée ou, selon son intitulé , “fragments verticaux”. Ce sont des aphorismes ou de courtes digressions à lire dans la résonance des poèmes. Il y a de soudaines surprises et des intuitions qui savent accueillir l'ironie.
     André Velter, Le Monde, 27 mai 1994.

     Tous [ces fragments] ont en commun de donner à penser, et d'éclairer la poésie de Juarroz dont ils sont le prolongement direct ou la condition préalable. Et du fait que cette poésie se veut, sinon philosophique, dumoins connaissance, qu'elle s'interroge sur son essence, qu'elle ne dédaigne pas de minuscules fables pour mieux percer l'étrangeté du réel, des couloirs s'établissent entre les trois zones précitées, par où se répand une même lumière un peu oblique, hautaine parfois, saisissante souvent, qui projette en ces trois lieux textuels des dessins homologues.
     Jacques Fressard, La Quinzaine littéraire, 1/15 mars 1999.
     






Traduit de l'espagnol
par Silvia Baron Supervielle
176 pages
1994
ISBN : 2-7143-0500-8
105 F