Claude Dourguin, Ciels de traîne
    éditions José Corti, 2011


Livres, moments — ici-bas regarder, s’occuper de la terre, écrire, voyager —, musiques, paysages, peintures, rencontres qui ont ébranlé, perturbé, il s’agit de traces laissées et de ce qui vient après, perspective neuve, décapée, mieux visible, déroutante parfois, ce qui s’installe à leur suite : des rêveries et leurs cours. Il s’agit de bonheur — l’esprit trouve là son plus heureux régime, rapide, vif plein de surprises — et de reconnaissance. Car le mouvement, l’élan, davantage, le pouvoir germinatif c’est à l’extérieur de soi qu’il se trouve, presque toujours c’est à d’autres que nous le devons. Aussi vers, réflexions, nulle lassitude jamais à les faire revenir, les écouter, se laisser habiter par leurs « petite(s) phrase(s) ».

Le ciel de traîne est une fête.


Il est singulier que l’on ne fasse plus qu’un usage technicien des « textes » que sont devenues les oeuvres, au lieu de lire celles-ci et d’en tirer plaisir parce qu’elles nous aident à vivre.

On souscrit bien sûr sans réserve à l’apostrophe de Mallarmé à Degas — « Ce n’est point avec des idées, mon cher Degas, que l’on fait des poèmes. C’est avec des mots. » Mais on aimerait rappeler une condition — qu’il y ait sous leur enveloppe un coeur battant, le coeur battant des choses, de la réalité et non une simple forme sonore ; et une conséquence — que le livre (beau ou pas d’ailleurs) soit fait pour aboutir au monde et non l’inverse. (Ceci après avoir dû éclaircir la défiance à l’endroit de ce poète ou plutôt l’absence d’intérêt sinon forcé à son endroit, en raison de son formalisme autant que de sa dramatisation de l’acte d’écrire.)

Idée venue en considérant la cave et, d’autre part, le déballage des libraires, pêle-mêle effroyable : chacun, lecteur d’abord, n’aurait-il pas à gagner à exiger que sur le livre-produit, soit inscrit la mention « de garde » pour certains (équivalents des grands crus), et, pour les autres, la date limite de consommation ? Chacun, ainsi, choisirait selon son usage.


Les autres textes de Claude Dourguin :

  • Aux éditions Champ Vallon

    La lumière des villes
    Recours (Patinir, Lorrain, Segers)
    Écarts
    Un Royaume près de la mer
    Escales, New York, Dublin, Naples

  • Aux éditions Isolato

    Laponia
    Les nuits vagabondes
    Chemins et Routes
    La peinture et le lieu (à paraître)

  • Voir les extraits choisis par Tristan Hordé sur le site Littérature de partout.
    Ainsi qu'une analyse de son dernier livre paru chez Isolato,
    Chemins et routes.




Poétique de l’existence

De livres en lieux, et de départs en regards, ce sont les murs de nos prisons mentales qu’abat Claude Dourguin. Au profit du voyage. 

Le nouveau livre de Claude Dourguin regroupe un ensemble de notes, de remarques, de pensées mûries d’un paysage à l’autre, au fil des chemins et des lec- tures, devant une toile ou à l’écoute d’une mélodie. Des traces donc, des convictions, de secrètes connivences qui, à l’image du ciel de traîne qui suit l’orage ou succède à une perturbation, éclairent le paysage intérieur de l’exploratrice du sensible et de l’amoureuse de la matière du monde qu’est l’auteur de Chemins et routes (cf. Lmda n° 116). 

Livre de reconnaissances et de rassemblement des signes – rencontres, pein- tures, paysages – qui donnent sens à une vie, l’ensemencent ou la magnétisent. Et c’est toute la singularité d’un rapport au monde et à l’art - celui qui, dans sa vérité, est « une incarnation, une manière de donner forme, existence, présence » – qui est ainsi distillée. 

Une expérience heureuse du monde qui passe par les œuvres qui « révèlent le besoin qui nous habitait », les livres qui témoignent d’une manière d’être, d’une façon d’envisager la vie. Ceux de Stendhal, par exemple, chez qui « tout enchante » – l’impertinence, le regard ironique, le refus du sentiment – et qui n’a pas son pareil pour nous initier à l’italianité, à la passion, à l’impromptu qui délie l’esprit et met le quotidien sur orbite inventive. Ceux de Nerval, pour la façon qu’il a de vivre, avec « un natu- rel qui déconcerte », les phénomènes d’osmose entre rêve et réalité, livres et souvenirs, imaginaire et réel. Ceux de Larbaud, pour son goût du voyage, sa liberté d’allure, sa discrétion, et la transparence d’une œuvre « à l’équilibre simple mais savant » ; ceux aussi de Claudel, de Barbey d’Aurevilly, d’Ungaretti, de Walser... Chez les peintres,  elle aime la vérité du sentir, la maîtrise de la science de leur art, le sens de ce qui, par-delà l’apparence, renvoie au monde des archétypes et des images premières ; et dans les musées, elle déplore la fin du rapport individuel aux œuvres, dénonce « l’impératif de participer collectivement, dans le bruit et la déambulation », et en veut aux panneaux explicatifs qui commentent tout. « Aimer, s’étonner, s’éprendre sans rien savoir, flâner, découvrir, rêver, il n’en est plus question. »

Cette part tremblante du réel et cet état de l’être en sa plus haute intensité que Claude Dourguin cherche dans l’art, elle les vit et les expérimente dans sa relation à l’espace et à l’ailleurs, « l’un de chemins, comme la poésie, pour accéder à l’être ». Prendre la route, partir, échapper à tout ce qui assigne, se désencombrer, se déconditionner, s’affranchir de tout ce qui nous bâillonne est un besoin vital pour elle. Retrouver une intimité vraie avec les rythmes naturels du monde, n’être plus qu’attention, accueil à ce qui advient dans l’ivresse d’un pur élan à vivre. « Amarres lâchées, on n’est plus que regard tendu vers l’horizon, happé par ce qui est devant, qui n’est pas, forcément l’inconnu, délivré de ce qui est derrière soi – le passé, ce qui pèse, retient. »

Une porosité à l’univers, une pleine présence aux lieux, une disponibilité aux instants qui ouvrent, même fugacement, sur une autre réalité, qui font de Claude Dourguin une authentique éveillée qui sait, sent et donne à partager la force d’envoûtement des signes qui concourent à la beauté et à la sensualité du monde. D’où la ferveur et la tension qui nourrissent de l’intérieur ses notes, témoignent d’une conscience de la vie indissociable d’une participation charnelle à l’ici terrestre – une sorte d’exaltation de sentiment nu de l’existence, qu’on retrouve dans Le Centaure, un texte d’une douzaine de pages, dû à Maurice de Guérin (1810-1839), et « ressuscité » par les éditions Isolato (2010) avec une belle et empathique lecture de Claude Dourguin, titrée Le grand Pan n’est pas mort. 

Richard Blin, Le Matricule des Anges, Juillet-août 2011






144 pages
février 2010
978-2-7143-1061-3

208 pages
19 €