Ariane Dreyfus | La Lampe allumée si souvent dans l'ombre
   
 Éditions Corti | 2013


Qui sommes-nous ? Quand j’ouvre la bouche, de qui est faite cette voix ? Si j’avais été la seule à parler ma langue, jamais je n’aurais écrit. Il n’y a pas que les baisers pour se mêler par la bouche, par la gorge, par toute la vie. « Et maintenant écoutez-moi bien. (c’est Pasternak qui fait ainsi parler Jivago). L’homme présent dans les autres, c’est cela justement qui est l’âme de l’homme. Voilà ce que vous êtes, voilà ce qu’a respiré, ce dont s’est nourrie, ce dont s’est abreuvée toute sa vie votre conscience ». Mourir est toujours possible, plusieurs fois par jour même. Alors je prends un livre comme on rallume la lampe, et si l’ami que j’y trouve n’en est pas moins invisible, mon coeur au moins revient à lui, les mains bougent au devant des visages.

Créer ? Oui, en n’oubliant pas que la beauté commence quand deux peuvent la reconnaître. Ainsi ne peut-on pas savoir à l’avance comment la poésie sera, elle attend de voir où nous tombons, et comment on se relève.

Ariane Dreyfus

Si certains amis d’Ariane Dreyfus sont ceux de nombreux lecteurs : Colette, Nabokov, Dostoïevski, d'autres, poètes français contemporains pour la plupart, leur sont peut-être moins familiers  : James Sacré, Valérie Rouzeau, Jacques Lèbre, Christophe Lamiot Enos, Jean-Louis Giovannoni, Nicolas Pesques, Éric Sautou, Stéphane Bouquet. C’est ainsi qu’à travers ses préférences, se dessine une petite histoire singulière et sensible de la poésie française contemporaine, loin des sentiers battus. Chemin faisant, elle nous livre des pages magnifiques sur la création, le quotidien, l’intimité, l’amour, la sensualité, la poésie, en somme. 


Ariane Dreyfus

Ariane Dreyfus est poète. Parmi ses dernières publications : La Terre voudrait recommencer, Flammarion ; Nous nous attendons, Reconnaissance à Gérard Schlosser, Le Castor Astral, mars 2012 ; La Bouche de quelqu’un, Tarabuste, janvier 2003.

Ariane Dreyfus sur France Culture, dans l'émission d'Alain Veistein, "Du jour au lendemain".



On connaît cette belle collection, En lisant, en écrivant, chez Corti. Mais ce livre d’Ariane Dreyfus correspond particulièrement bien au projet. Ce n’est pas un livre de « critique » au sens universitaire du terme, même s’il est constitué principalement de lectures qui ont marqué l’auteure. Il vaudrait donc mieux parler d’un « livre de lectures », qui sont autant de rencontres, occasions d’amitié et d’empathie profondes : «  je suis incapable d’écrire sur, je ne sais écrire qu’avec, entrelacer ma voix à d’autres. » (p.11)

Partant de là, et si l’on admet qu’un livre qui nous touche est celui qui vient faire résonner en nous une corde intime (expérience partagée totalement ou partiellement, expérience rêvée, désirée ou crainte…), on comprendra que l’un des intérêts de ce livre est de dessiner en creux le portrait de l’auteure. « j’aime plus que les autres les livres de poésie que je dévore d’une traite, qui soulagent ma soif en même temps qu’ils me donnent soif d’eux, tant la confiance que je leur fais est totale, je veux moi aussi ce qu’ils veulent » (p.87).  

L’enfance pourrait être un des fils directeurs, une des raisons pour cette adhésion profonde. Ariane Dreyfus regroupe en un chapitre cinq études sur des livres ayant pour origine l’enfance meurtrie : Nabokov, Degroote, Dostoïevski, Rouzeau, Gibbons. Mais on retrouvera fortement ce thème dans les pages consacrées à Sacré et Sautou, ainsi que dans le chapitre central dans lequel la poète réfléchit sur sa propre pratique : « L’enfance étant à la fois l’irréparable et l’espoir, je ne vois pas comment j’écrirais dans un esprit qui ne serait pas d’enfance. » (p.86) Un peu plus loin, en commentaire d’une citation de Schehadé : « Cet enfant douloureux qui ne bouge pas, qui attend on ne sait quoi, qui attend qu’un regard lui réponde, c’est la figure de la poésie. » (p.92) On songe à « l’enfant qui pleure », dans tout poème, selon Reverdy. Lorsqu’un peu plus loin, à propos du rapport réalité/poésie, Ariane Dreyfus affirme « on écrit pour percer ces terreurs » (p.93), ou bien « j’écris avec mes peurs » (p.133), on pense bien sûr à l’état du monde actuel, mais aussi à ce que chacun porte en soi d’angoisses vives depuis l’enfance. Même si celle-ci peut être tout autant le lieu de la magie, de l’émerveillement, ou d’un combat victorieux pour plier le dehors, façon Petit Poucet (cf. p.86). La morale d’Ariane Dreyfus est résolument volontariste et positive, même si elle demeure lucide face à la souffrance, l’injustice, l’histoire : « le poème n’a de sens que par le souffle moral qu’il nous donne, et non par une accumulation de belles trouvailles. » (p.90) ; « le poème  (est) toujours lié à une décision de me redresser » (p.95) ; « D’où ma détestation pour toutes les œuvres de la plainte agressive, de l’invective, du sarcasme, en un mot de la négativité, souvent masculine il faut dire. » (p.87) On ne peut parler plus clairement : aucun nihilisme dans cette poésie, mais plutôt une énergie qui va se ressourcer dans des arts multiples : « « je suis loin de trouver mon bonheur dans la seule poésie » (p.125). « Ecrire a vraiment commencé pour moi en me voulant traversée par d’autres voix : (…) ainsi ai-je écouté (…) tous les jours pendant un an le Requiem de Mozart. Je me nourrissais aussi aux dialogues de certains films que j’enregistrais pour les écouter comme de la musique, sans compter des photos dont j’avais fait un patchwork sur un des murs de ma chambre. » (p.95) On sait, au fil de ses livres, combien importe pour Ariane Dreyfus ce détour par d’autres formes : le conte, la danse, la musique, le film, l’art, le cirque… Les livres sont une nourriture parmi d’autres, même si l’on rencontre dans ces pages Schehadé, Supervielle, Michaux, Ponge, Rimbaud, Eluard, Guillevic… Ils ont participé à l’élaboration de l’écriture, d’une grammaire du corps, du geste, de vivre, au même titre que tout le reste. Ce désenclavement de la poésie est une bouffée d’oxygène, mais on voit tout autant, dans le chapitre central, combien le poème impose un travail technique, spécifique : les pages 137 à 150, par exemple, donnent l’histoire du « motif » au départ d’Iris, c’est votre bleu. On a là toute la progression lente vers l’ajustement sonore, rythmique, et le calage/calibrage des images. 

D’autres points de poétique sont abordés directement dans ce texte où l’auteure explicite ses choix, sans chercher à les défendre ou les justifier. Elle les pose, simplement, et c’est bien ainsi. Dans la seconde moitié du livre, on retrouve les œuvres proches avec un groupe formé par J. Lèbre, C. Lamiot, J.-L. Giovannoni et N. Pesquès. Puis deux études plus longues, visant vraiment l’évolution des œuvres et non plus leur seule rencontre : E. Sautou et S. Bouquet. 

Très peu d’éléments biographiques, mais en fermant le livre on a le sentiment de saisir bien mieux d’où parle Ariane Dreyfus. Au-delà, ce livre est aussi révélateur de la situation actuelle de la poésie : pas d’école, pas de dogme, pas de prêt-à-écrire, pas d’esthétique collective. Et pourtant il y a bien une cohérence globale dans ces aventures d’écritures : le corps, l’enfance, l’amour, l’autre, l’espoir… « Ecrire me semble avoir beaucoup en commun avec l’amour et l’amitié ; et en particulier il y a cette étonnante et désespérante liaison d’une solitude et d’un désir d’être ensemble toujours qui caractérise tout amour et tout désir d’écrire » (James Sacré, cité p.61). Ce livre vaut parce qu’il est à la fois seul et avec. « Moi peu importe » écrit modestement A. Dreyfus (p.85) : sa réussite tient à ce qu’elle est complètement là sans cesser de laisser place aux autres. 

Antoine Emaz | Poezibao


En ouvrant ce recueil de chroniques littéraires aux chapitres qu’Ariane Dreyfus, elle-même poète, consacre à ses pairs (Stéphane Bouquet, Nicolas Pesquès‚…), on reconnaîtra sans peine la marque d’une brillante critique, dont l’analyse procède tout entière de puissantes impressions subjectives. Mais on peut aussi attaquer ce livre par la partie centrale intitulée “La poésie quand nous la faisons”, qui innerve toutes les autres. Là se dessine la carte d’une sensibilité qui pourrait tenir en ces quelques mots : “Jamais ne me lassera la littéralité des corps. Aussi suis-je toujours déroutée, déçue, de voir accolé à ma poésie le terme de "sensualité", moi qui n’ai faim que de gestes bâtisseurs.” Cette “littéralité qui est le sol des vraies rêveries”, elle l’éclaire non pas en la théorisant mais en revisitant ses différentes expressions à l’aune de sa propre expérience. Elle la reconnaît dans les “entailles de prosaïsme” essentielles à la littérature (entre autres certains vers sans image de Rimbaud ou d’Eluard) ; elle l’entend dans le parler ordinaire, dans les voix radiophoniques et le phrasé de certains acteurs, dans le dialogue du féminin et du masculin chez Mozart ; elle la perçoit dans la danse et plus encore au cinéma, dans le western américain qui “épure par la proximité du danger ou la lumière de la survie” les gestes quotidiens. Et, in fine, dans toute chose qui, à l’instar des films de John Ford, “ouvre les yeux car sa mise en scène est invisible”.

Louise de Crisnay | Libération | Jeudi 24 janvier


                                                                [...] et moi aussi, pense-t-elle, je déborde de population ». Stéphane Bouquet


Que fait un poète quand il n’écrit pas de poèmes ? Il nous parle de ses lectures, de son rapport aux mots, à langue, mais aussi au corps, aux images, à la musique, à la danse, aux traumatismes de la vie, à ses silences - le tout sous un titre en forme de décasyllabe dont l’allure duelle ou paradoxale se présente comme une clé pour entrer dans l’univers d’Ariane Dreyfus. Parmi les multiples définitions de la poésie, il en est une qui veut qu’elle soit avant tout un acte de connaissance. Est-ce à dire que le poème traduit une expérience, la rend lisible et compréhensible ? Ou bien qu’il fait du langage lui-même, de la langue, le lieu d’une interrogation, d’une expérience ? Sans doute les deux - et l’écriture qui prolonge, reprend, construit la lecture relève elle aussi d’un tel processus. Qu’elle évoque Colette ou Nabokov, Ludovic Degroote, James Sacré ou John Ford, Ariane Dreyfus dit qu’elle n’écrit pas « sur » mais « avec », rejoignant ainsi Claudel — lequel n’est d’ailleurs pas absent de ce livre — qui disait que connaître, c’est naître avec. On pourrait dire aussi renaître, verbe clé que l’on trouve en exergue de ce livre, ou plutôt que vient éclairer cette Lampe, pour mieux en projeter l’ombre.

En dépit des critiques adressées aussi bien par des philosophes (Derrida notamment) ou des anthropologues (Lévi-Strauss) à ce qu’on nomme logocentrisme, le langage et l’écriture peuvent compter sur les écrivains et les poètes pour la défendre. C’est que ceux-ci ne semblent pas l’investir de la même manière que ceux-là. Plénitude du savoir d’un côté, avec l’asservissement que cela suppose à l’endroit de ceux qui ne savent pas ; impouvoir de l’autre, ouverture sur l’inconnu et le silence des choses, la nature muette. Ou bien encore codification d’une part et balbutiement de l’autre, fautes d’orthographe ou de syntaxe (je parle de poésie).

En abordant certaines de ses lectures, Ariane Dreyfus fait plus que de nous faire partager une passion, elle explicite son rapport aux mots tel qu’il s’ébaucha dans l’enfance pour se continuer au fil de plusieurs décennies de pratique, lire et écrire devenant les deux faces d’un même verbe. Et au fil des pages, ce que l’on constate, c’est qu’au travers de l’analyse, fine et sensible, il devient question d’affirmer une croyance ou un espoir, celui que l’écriture se révèle bien être la « source la plus sûre » d’une insaisissable plénitude que l’auteure nomme ailleurs amour : « Ainsi l’amour n’est-il pas un thème poétique, c’est au contraire écrire un poème qui devient de l’amour. »

Déclaration lyrique s’il en est, a fortiori si l’on veut partager la définition du lyrisme que donne l’auteure, à savoir « un partage de l’intime ». On associe souvent le lyrisme à la première personne. En fait, il s’agit bien plus de donner à ressentir ce qu’éprouve un « corps primordial » (lexique d’une autre poétesse, Patrizia Cavalli) que de dire ce que « je » ressens.

Moi peu importe
« C’est moi ? » Dès que j’écris, cette question ne se pose plus.
« Qui est-ce ? » Écrire sans le savoir, sans vouloir le savoir.

Mais dire néanmoins ce que la lecture nous a appris, donné. Du Petit Poucet à La Comtesse de Ségur, de Colette à Violette Leduc, c’est une formation qui se dessine, une éducation par les mots, les livres, où les termes les plus crus conquièrent le droit d’être dits ou écrits, les sentiments celui d’atteindre à l’expression, la vérité faisant l’épreuve de l’esthétique, jouant avec ses lois, ses codes.

Il est rare de voir quelqu’un se pencher si près sur les vers ou les phrases des autres — les siens aussi —, non pas pour le seul plaisir de l’analyse mais pour traduire un rapport au monde, à sa beauté, à sa violence, à sa perte aussi, aux efforts auxquels il faut consentir si l’on veut continuer. Il y a des vérités qui sortent renforcées d’avoir été partagées, et quand Ariane Dreyfus écrit au sujet de Colette : « c’est avec elle que j’ai appris, et réapprends, qu’on ne meurt pas de perdre », je me dis que cette formule gagne en force à mesure qu’elle est lue et que chacun lui communique la sienne propre.

Aussi l’exercice critique ne vise-t-il pas à faire montre d’une intelligence ou d’une sensibilité particulièrement éveillées, plutôt à ramener à la surface ce qui relève du souvenir ou à éclairer ce qui est encore frais : la lecture d’un poète contemporain dont on se sent proche par exemple : James Sacré, dont l’œuvre l’accompagne. Et bien d’autres. Et encore une fois la question « qui ? » n’est pas si importante. Il y a présence, il y a vie, une vie quelconque, anonyme, libérée de son nom propre.

Parmi les moments forts du livre, il y a ce long texte qui s’intitule « La poésie quand nous la faisons », qui semble presque inventer un genre, la narration critique, où le livre lu se révèle l’instrument de mise à nu du lecteur. Il y a également la série d’études consacrées au poète Stéphane Bouquet, qui font la part belle au désir, à la sexualité, sans que cette quête de l’autre ne se referme trop vite sur soi, puisqu’au contraire elle convoque le lointain, elle convoque l’Amérique, Nos Amériques.

C’est un fait que l’ombre des États-Unis continue de planer sur l’Europe et d’influencer ses écrivains. Deleuze, que cite Ariane Dreyfus, reprochait à la littérature française de se complaire dans l’introspection. Pierre Bergounioux, plus récemment (voir Agir écrire), semble déplorer que les habitants de la vieille Europe continuent de distinguer ceux qui agissent et ceux qui écrivent, ignorant par là la grande leçon de Faulkner qui le premier aurait franchi le Rubicon pour donner à lire l’expérience dont il fut témoin.

Il est vrai qu’une bonne part de la littérature française, pour ne parler que d’elle, s’est, depuis ce choc américain qu’on peut effectivement dater grosso modo des années 1930, tournée plus que jamais vers « soi » et vers les écritures dites de l’intime, notamment pour retrouver davantage d’authenticité. (Les œuvres d’imagination se font du coup plus rares, le vécu devient un gage de légitimité, une condition d’écriture.) En un sens l’œuvre de Stéphane Bouquet n’échappe pas à cette règle, sauf que, comme le souligne Ariane Dreyfus, son « lyrisme » est au service d’une dissolution du sujet et l’appel du sexe une sorte de danse atomique, une histoire d’amour qui touche au cosmique et qui se passe entre molécules. Ce qui n’empêche nullement de renouer avec une écriture au service de la vie, qui apprendrait à vivre plutôt qu’à mourir (leçon américaine), puisqu’on ne dit « je » que pour pouvoir dire « nous », que pour découvrir l’existence d’un commun qui n’appartient à personne en particulier, qui est le fait de tous ou pour le moins d’un collectif.

C’est une utopie, dit Ariane Dreyfus, mais « paradoxale car fondée sur un refus de lâcher le monde tel qu’il est ». Ici affleure le politique ou plutôt la micro-politique, celle des anonymes, des ordinaires, la solidarité des humbles, des sans-nom. Une poésie de la porosité qui fait tomber les murs. Soudain les matières se mêlent, les couleurs, les êtres. On ne fait plus le départ entre les vivants et les morts, les hommes et les femmes, les homos et les hétéros. Les mots aussi sont de la partie, les petits et les grands, les beaux, les moches, les fiers et les pas-fiers. Plane au-dessus de cette danse l’ombre de William Burroughs, lequel disait en substance : faites que les noms communs deviennent des noms propres, que les noms propres deviennent des noms communs. Y aurait-il une tâche plus urgente ? Pas sûr.

Pascal Gibourg | Remue.net


L’on n’est ainsi nullement face à un travail universitaire. Il ne s’agit pas pour l’auteure de se servir des citations comme d’arguments aidant la production logique d’un discours. Il ne s’agit pas non plus de les essorer, pour leur faire rendre leur jus. Leur suc. Chaque citation conserve sa part d’énigme. Tant il est vrai que la beauté est énigme. Et ne peut nous frapper, nous atteindre, que comme telle. La beauté, mais aussi l’évidence. Car très souvent les citations choisies ont pour nous ce visage. Aussi, prendre soin de l’énigme, cela demeure, à bien des égards, l’essentiel. Ariane Dreyfus le sait bien qui tisse une prose qui n’est nullement façon qu’aurait la citation, dans sa mise au jour, d’atteindre une explicitation par quoi elle nous livrerait son secret. L’auteure, en déployant une prose qui s’apparente également par certains aspects à un poème en prose, cherche précisément à ce que soit lisible l’éblouissement contenu en chacune des citations. Puisque c’est cet éblouissement qui l’a poussée à conserver chacune d’elles, et à faire qu’elles se trouvent sans discontinuer dans son herbier de lectrice, mais aussi de spectatrice de films, de spectacles de danse, ou de cirque... (...) lire la suite sur Terre de femmes.


© Matthieu
Goztola | Terre de femmes.


Le livre s'ouvre sur une lecture, toujours reprise, jamais achevée, de Colette, et sans doute y a-t-il des points communs entre Ariane Dreyfus et l'auteure de La Naissance du jour, ne serait-ce que la place que toutes deux donnent au corps et à la voix — le chapitre est titré "Le cri chanté". Ce n'est pas cela qu'Ariane Dreyfus retient, mais une leçon pour vivre : « c'est avec elle que j'ai appris, et réapprends, qu'on ne meurt pas de perdre. » C'est peut-être ce qui domine dans les analyses et réflexions, publiées de 1986 à 2011 (hors quelques inédits) et retravaillées ; l'écriture, toujours étroitement liée au vécu — ce qui n'implique en rien d'ailleurs l'épanchement, un moi abondant dans les poèmes —, rejette toute négativité comme tout souci strictement formel. On découvre cette position aussi bien dans les lectures réunies dans le premier chapitre (Nabokov, Degroote, Dostoïevski, Kaye Gibbons, Rouzeau), dans les essais de l'avant-dernière partie (J. Lèbre, C. Lamiot, Giovannoni, Pesquès), dans ceux consacrés à deux proches (Éric Sautou, Stéphane Bouquet) qui occupent le tiers du livre et le ferment, dans l'hommage à James Sacré, sous le titre "Celui qui m'a montré", et dans le chapitre "La poésie quand nous la faisons", plus directement consacré à la fabrique du poème.

C'est à quelques aspects de cette question du "faire" (« Je vis dans le faire »), si présente dans l'ensemble des essais, que je m'attacherai. Il y a eu, d'abord, les découvertes dans l'enfance, notamment le plaisir que procure l'assemblage des mots, et tout autant l'analyse des phrases, leur démontage et remontage, en un mot la grammaire ; ce qu'écrit Ariane Dreyfus à ce sujet se dirait sans peine de sa poésie : « Toute phrase était un pays où les mots apprenaient à vivre ensemble » — c'est ce "vivre ensemble" des mots qu'elle cherche toujours à obtenir. L'enfance, ce sont aussi les contes : le premier chapitre d'essais débute par un bref conte en vers "Les trois soeurs", et "Le Petit Poucet" offre encore un modèle de vie par sa ténacité : le personnage est par excellence celui qui « ne renonce jamais ». Cependant, les oeuvres « fondatrices », ce sont L'enfant et Poil deCarotte, qui lui apprirent ce qu'était une « douleur contenue », et c'est dans ces deux livres une « sorte de peine sur le qui-vive » qui l'a « réellement formée pour écrire ». L'écriture est liée à l'enfance d'une autre façon : comme pour d'autres qui n'éprouvent pas ensuite la nécessité de poursuivre, elle a été pour elle un refuge, un « espace de projection » qui l'a aidée à « sortir de la peur et de la honte qui ont dominé [son] enfance, [son] adolescence », un moyen donc de se construire contre ce qui l'en empêchait. L'enfance, « ce moment de l'attente sans bords », est toujours là, surtout par ce qu'elle représente, ce qui est clairement analysé : comme elle est « à la fois l'irréparable et l'espoir », note Ariane Dreyfus, « je ne vois pas comment j'écrirai dans un esprit qui ne serait pas d'enfance ».

Après les oeuvres qui ont donné l'élan, ce sont surtout Lewis Carroll, Brontë, Denis Roche et le cinéma qui lui ont permis d'être « traversée par d'autres vies : des voix intérieures, [ses] fées consolatrices ». De longs développements à propos des films vus et revus explicitent le rôle qu'ont pour elle les images et les voix — s'il fallait choisir, écrit-elle, mieux vaudrait écouter les voix que regarder les images. Les visages de femmes la fascinent en ce qu'ils sont un « miroir magique » qui la délivre « de [son] propre visage », mais plus largement, notamment dans les westerns, les images magnifient les gestes quotidiens, ce qui n'est pas sans lien avec les choix dans le poème, qui doit proposer des « pensées communicables », et non s'éloigner de tout réel : on lira les pages consacrées de manière détaillée à l'élaboration du poème "Iris", qui s'achèvent par une mise au point de ce qu'est le "motif" (et non le "sujet"), à l'origine d'un poème, « fragment inentamable du monde, (...], aussi (...) tout éclat, de quelque nature qu'il soit, attaché à la vie humaine pour l'incarner, y compris dans ses manifestations les plus courantes ».

C'est là un des points essentiels de la poétique d'Ariane Dreyfus, il s'agit à chaque fois dans un poème de parvenir à « l'évidence du vivant », restituer quelque chose de sa dynamique, pour qu'écrire puisse « construire, d'une façon ou d'une autre, un lien », faire partager au lecteur une émotion. De cette manière, le poème « réveille » autant qui le lit que celle qui l'écrit. Quand on parle d'émotion, ce n'est pas le "moi" et ses sentiments qui apparaissent dans le poème ; Ariane Dreyfus écrit très justement que l'amour, quoi qu'on dise, n'est pas un thème poétique, que c'est le fait d'écrire qui « devient de l'amour », « le poème [étant] ce lieu où ni [le lecteur] ni moi ne sommes, mais où nous sommes ensemble ».

Le poème est aussi un lieu de construction du présent, un « présent multiplié », un lieu qui donne le moyen d'éloigner un moment le réel, non pour l'oublier mais « pour ne pas constamment le subir », pour l'interpréter, le réinventer. C'est dire encore que ces essais sont pour son auteure et visent à être pour le lecteur, une manière de penser ce qu'est vivre autant qu'une poétique — les deux ne se distinguent pas toujours. Il y a d'ailleurs, tout au long du livre, avec le refus aussi bien de la poésie-sentiment que de l'"avant-garde", l'affirmation que le poème vivifie et « n'a de sens que par le souffle moral qu'il nous donne, et non par une accumulation de belles trouvailles ».

© Tristan Hordé | Les Carnets d'Eucharis


(...)

« Le seul roman familial, dit [Ariana Dreyfus] que je donnerai jamais, fait de ma tendresse pour ceux qui m'auront aidé à respirer mieux, à être là s'ils sont là. » Être là. Écrire un livre, un poème, ce serait ça : être au monde, habiter ce monde. Tenter d'y comprendre quelque chose, à ce miracle. Qui sont-ils ceux qui nous font mieux voir ? Des poètes. Pas seulement. Il nous plaît qu'elle ait choisi Colette parmi les premières élues. Parce qu'elles sont femmes toutes deux, ce n'est pas rien, et parce que « son œuvre est celle de quelqu'un qui s'attend toujours à basculer. » A croire qu'on écrit, non seulement pour vivre, mais aussi ne pas tomber. Ariane Dreyfus dit plus loin en écho : « le poème étant toujours lié à une décision de me redresser » ou « je ne compte plus les poèmes commencés en désespoir de cause et qui m'ont relevée ».

Après cette belle ouverture, l'auteure évoque sous le titre « Enfants seuls » les figures meurtries, voire saccagées, la Lolita de Nabokov, l'Ellen Forster de Kaye Gibbons, la femme douce de Dostoievski, tant d'amours meurtrières (cf le texte de Ludovic De­groote: Un petit viol). L'enfance aux promesses bafouées revient de façon obsédante dans l'imaginaire d'Ariane Dreyfus. Depuis les lectures fondatrices de l'adolescence (Jules Vallès, Jules Renard, Carson Mac Cullers) jusqu'à la figure aimée du Petit Poucet qui retrouve son chemin malgré l'hostilité du monde. Il est facile, trop sans doute, de voir chez l'enfant dé­brouillard, petit Rimbaud traçant sa route, le frère du poète. « L'enfance étant à la fois l'irréparable et l'espoir, je ne vois pas comment j'écrirais dans un esprit qui ne serait pas d'enfance. » Cette langue d'enfance, on l'entend fort, nous semble-t-il, chez Valérie Rouzeau, une sœur d'écriture, et aussi chez James Sacré,  au­quel Ariane Dreyfus consacre un long chapitre au titre éclairant : « Celui qui m'a montré ».

Il nous faudrait plus de temps pour rendre compte de la richesse de ce livre. On le recommandera volontiers pour livre de chevet. On apprendra ainsi comment Ariane Dreyfus, selon la formule de Raymond Roussel, a écrit certains de ses livres. Sur vingt pages, elle revient sur la maturation d'un titre et d'un poème : « Iris,c'est votre bleu ». Pages  essentielles sur la grandeur, la belle lenteur du travail poétique.

De surprise en surprise, on découvrira qu'un poète se nourrit aussi de danse, de la beauté de gestes sans finalité, mais aussi d'images, et de westerns, oui, de westerns ! Dans La prisonnière du désert de John Ford, les pas de John Wayne obéissent à une chorégraphie bien précise. Ariane Dreyfus fait montre d'une culture cinématographique vaste et variée. Vaste aussi sa connaissance des Lettres, et ce n'est pas une petite surprise que de lire son attachement justifié aux « Deux étendards » de Lucien Rebatet, écrivain expulsé de nos mémoires, pour d'autres raisons que littéraires.

Le livre s'achève avec un long cheminement dans l'œuvre de Stéphane Bouquet, cet autre frère d'écriture. Lecture fouillée, je veux dire précise, d'un des poètes les plus vivants à ce jour, lecture éclairante pour les pauvres lecteurs que nous sommes, qui se conclut sur cette phrase sublime : » La vie peut s'appeler de deux noms, Adieu et Bonjour, et la poésie les prononce ensemble. »



Alain Girard


Un art poétique

Toucher terre et rebondir, prendre appui sur ce qui est pour atteindre les hauteurs dont l’art est parfois capable, tel est le mouvement qui anime la poésie d’Ariane Dreyfus et des auteurs qu’elle analyse.

Écrire pour elle, n’est pas sans relation avec la danse, qu’elle pratique et qu’elle aime ; avec le goût des choses et des mots simples ; avec l’élan vital. II y a de l’instinct chez cette femme, et il y a aussi de la pensée, nourrie par l’expérience du quotidien et par l’étude minutieuse des textes. Autant dire que ses pages ont une sincérité indiscutable. De là leur séduction et leur logique interne.

Les critiques qui pourraient lui être adressées – passer trop vite sur les auteurs majeurs qui l’ont formée, et, au contraire, s’attarder trop longtemps sur des contemporains qui font partie de sa famille littéraire, de ses amis ; ne pas s’ouvrir suffisamment à des pratiques différentes des siennes – tombent d’elles-mêmes au fur et à mesure de sa lecture. C’est parce qu’Ariane Dreyfus écrit et réfléchit sur ce qu’elle connaît bien et dont elle se sent proche qu’elle parvient à donner force à ses propos et peu à peu à mettre en place un véritable art poétique. 

Le volume commence par une étude sur « l’amertume souriante » l’enchante :  « Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, voilà une occupation, presque une profession » (Colette, Mes apprentissages). Des paradoxes de l’auteur de Claudine, de son goût pour la nature, à s’extraire de la souffrance, Ariane Dreyfus tire une belle leçon : « On n’écrit pas sans être séparé, et on ne sera plus que séparée tant qu’on écrira. Mais moins que si on n’écrivait pas. Enfin, c’est ce qu’il faut se dire. »

Le sujet de l’érotisme, très présent dans les écrits d’Ariane Dreyfus, est abordé ici par le biais de personnages et de situations apparemment éloignés d’elle : l’adolescente et Humbert Humbert de Nabokov dans Lolita, le jeune garçon de Ludovic Degroote dans Un petit viol. Dans les deux cas, il s’agit d’une innocence saccagée, celle de l’enfance de l’enfant comme de l’adulte ; «... en accaparant Lolita, c’est sa part d’enfance la plus précieuse qu’Humbert Humbert sacrifie ». 

Ce qui nous intéresse, dans ses deux analyses, c’est que justement elles sont des analyses, qu’elles incitent à réfléchir, loin de toute complaisance, de  toute incitation au voyeurisme. Les personnages n’y sont pas manichéens, Humbert Humbert n’est pas infâme et la victime de Degroote  bande avec son violeur. Là réside le mystère, le vertige, le trou noir de l’acte sexuel. C’est le mérite d’Ariane Dreyfus de l’avoir abordé.

Comme son titre l’indique, le livre est le fruit d’une activité solitaire, vécue dans le secret du logis et de la chambre, dans celui de la nuit seulement éclairée par le rond de la lampe. L’organisation du volume, comme de chacun des textes, est rigoureuse à sa façon. Là encore on pourrait discuter, là encore ce serait une erreur de le faire. Après « Le cri chanté » de Colette, les « Enfants seuls (contes) », où sont rassemblés, outre Nabokov et Degroote, Valérie Rouzeau, Dostoïevski (pour Une femme douce) et Kaye Gibbons, on passe à James Sacré, celui qui a montré la voie.

Celle d’Ariane Dreyfus est sinueuse, elle suit son fil à elle, qui la mène sûrement, non pas à s’échapper du labyrinthe (on n’en sort pas), mais au moins à garder le souvenir de la lumière dont on sait qu’elle existe, et de se diriger vers elle.

Dans le texte sur Sacré, elle part de son amour de la grammaire, grâce auquel elle découvre que « toute phrase était comme un pays où les mots apprenaient à vivre ensemble ». Et elle comprend, par l’intermédiaire de Sacré, que « les mots pou- vaient m’emmener non pas ailleurs mais ici ». L’ici étant, par exemple, le sexe, qui « peut s’avancer sans que l’obscénité l’isole, à nouveau l’enferme... Il n’y a pas de raison que seul le sexe touche le sexe » ; les paysages et les jardins, dont l’herbe vient d’être coupée, et qui permet de suggérer l’aimée. 

Avec James Sacré, on commence à toucher du doigt ce qui est au cœur du travail poétique d’Ariane Dreyfus, une écriture « où se brise tout ce que la langue pourrait avoir d’affirmatif » et qui aboutit à une « musique jamais triomphante », au moyen de « négations tronquées, tournures interrogatives orales (« quoi donc ça veut dire ? »), subjonctifs ignorés («juste avant qu’on allait dormir »), usage presque exclusif du « que » pour les subordinations comme dans : « Au souvenir de la jeunesse que tu dormais dans mes bras ». 

J’ajouterai que ce qui motive Ariane Dreyfus, c’est de partir d’une inspiration souvent prise à même le quotidien, voire le trivial, et ensuite de tordre la langue, deux objectifs qui permettent de rester proche du réel tout en échappant au réalisme.

En fait, cet art d’écrire est paradoxalement très humble et très ambitieux. Il s’agit tout simplement, comme dans l’escargot de Ponge, non seulement d’apprendre à vivre avec soi, mais aussi de faire en sorte que l’œuvre (la coquille) naisse de l’être même (la sécrétion). 

Le texte qui m’a le plus conquise est celui qui occupe une cinquantaine de pages dans le corps du livre avant d’autres études et notamment les deux finales, sur Eric Sautou et Stéphane Bouquet. Il s’intituIe « La poésie quand nous la faisons ». C’est là qu’opère le mieux le charme d’un discours qui trouve sa cohérence et sa logique non grâce à une construction a priori mais dans l’auto-engendrement. 

Ainsi Ariane Dreyfus passe-t-elle sans à-coups, le plus naturellement du monde, du cinéma qui est pour elle une référence constante à la musique de Bach, d’un de ses propres livres à un poète contemporain ou à ses auteurs de prédilection plus anciens, Maeterlinck, Michaux, Claudel... avec la liberté amusée et sans vergogne de quelqu’un qui s’abandonne à l’inexplicable joie d’écrire et qui aime avec force ce qu’elle aime. 

Elle y raconte longuement, sans que cette longueur, cette insistance soit perçue par le lecteur comme de la présomption, la gestation d’un de ses propres textes, dont le début était d’abord :  « Iris, il n’est question que d’un jaune » et devient ensuite, dans le corps du poème : 

                        « Iris, malgré le mur

                        Debout

                        C’est votre bleu »

 La question n’est pas exactement de savoir si elle a eu raison de préférer une formulation à une autre, mais de comprendre pourquoi elle opère ce changement. Peu de poètes savent se livrer avec autant de discernement et de simplicité. 

À lire ce livre, on est confirmé dans l’idée que s’il existe un lieu où la langue est le plus aimée, mise dans tous ses états, c’est bien la poésie. Les non-lecteurs de celle-ci devraient s’en aviser.

Un art d’écrire, de vivre, d’aimer, parmi d’autres, bien sûr, mais celui-là vaut un détour et un arrêt.

Marie Étienne | La Quinzaine littéraire | 1er au 15 mai 2013






320 pages
janvier 2013
978-2-7143-1099-6

320 pages
19 €