Cette page a été d'abord été mise en ligne en janvier 2001, puis, après le 2 juillet 2002.



Claire Cayron :
profession traductrice.




     À l'occasion de la sortie en librairie de :
     Petites Épiphanies
de Caio Fernando Abreu,
les éditions Corti tiennent à rendre hommage au travail de Claire Cayron dont ces épiphanies portent à trente le nombre de livres traduits, et ceci en 27 ans.      

C'est peut-être un adage de Harry Laus, l'un des "ses" auteurs :


Il est essentiel de ne pas se borner à accepter la vie,
il faut aussi l'endurer, l'interpréter et l'orienter vers une fin qui la justifie en totalité


qui
illustre le mieux le parcours de cette infatigable passeuse, traductrice
mais aussi professeur, docteur(e) et co-fondatrice de l'ATLAS
(Assises de la Traduction Littéraire en Arles).
     À travers elle, trois balises de la collection Ibériques vous invitent à lever l'ancre :



Miguel Torga :


c’est avec
Poèmes Ibériques, que Claire Cayron est entrée dans
la collection éponyme,
Ibériques, en 1990.
     Ensuite, l’intégralité de l’œuvre narrative de Torga ainsi qu’une partie de son journal
ont été publiés chez Corti, soit huit titres au total dont certains inédits jusqu’alors :

 Poèmes ibériques, 1990 .
 Senhor Ventura, 1992 ;
 Contes et nouveaux contes de la Montagne, 1994 ;
En Chair vive, 1997 ;
 Vendange, 1999.

et d’autres revus :

 Lapidaires, 1990
 Portugal, 1996
Rua, 1997
 Arche, 2000,
(avec des illustrations de A. Costa-Rosa).



Avec
Harry Laus :

le Brésil fait son entrée au catalogue Ibériques
avec ses deux recueils de nouvelles :
 Bis
 Sentinelle du néant,
puis viennent en 2000 un roman et un journal :
 Les jardins du colonel
 Journal absurde,
tandis que le dernier volume,
à paraître en octobre 2001 :
Archives des bons morceaux




Le public français a déjà fait la connaissance de
Caio Fernando Abreu,
cette voix singulière, mélange de tendresse et de révolte, grâce à trois textes :
Les Dragons ne connaissent pas le paradis, 1991, Complexe ; L’Autre Voix, Complexe, 1994 ;
et enfin le décoiffant Qu’est devenue Dulce Veiga ?, éditions Autrement, 1994.
Dans ses
Petites Épiphanies, joyaux de réflexions douces-amères, Abreu révèle, avec le ton faussement léger de qui connaît les épreuves les plus définitives, une facette particulièrement attachante de son talent. Il ne nous semble ni vain, ni exagéré de dire que fermer son livre, c’est perdre un ami, tant la complicité, la proximité qu’il construit avec son lecteur se tissent des petits riens inconscients qui sont le propre des grands textes comme des rencontres décisives. Nous avons suivi, de loin, les démêlés de C.Cayron avec cette langue portugaise du Brésil, habitée par l’un de ses plus rebelles serviteurs, qui, non content de malmener la syntaxe, ne se prive pas de glisser ça et là néologismes extravagants et jeux de mots multilingues, pour constater, une fois de plus, combien traduire c’est faire chanter la langue.

Et puisqu'il s'agit de traduction, voici également un document où nous laissons Claire Cayron s’exprimer elle-même sur son métier, ses désirs et ses choix :
en direct d’une Conférence donnée en décembre 2000 à la bibliothèque de Céret.




Après le 2 juillet 2002


Claire Cayron, Paris, mai 2002, © archives Corti

CLAIRE CAYRON, traductrice de littérature portugaise et brésilienne,
est morte à Paris mardi 2 juillet (2002), à l'âge de 67 ans.
Elle avait surtout attaché son nom à celui du grand écrivain portugais Miguel Torga,
dont elle fit découvrir l’œuvre en France.

Née le 12 avril 1935, Claire Cayron avait soutenu une thèse de doctorat sur Simone de Beauvoir (éditée chez Gallimard en 1973). Elle était maître de conférences de littérature comparée à l'IUT des métiers du livre de l'université Bordeaux-III. A ce titre, elle contribua à la formation de nombreux libraires. Mais c'est d'abord dans le domaine de la traduction qu'elle se fit connaître, notamment au sein de l’ATLAS (Assises de la traduction littéraire en Arles), dont elle fut la cofondatrice. Loin de se limiter à la défense d'une corporation mal aimée, ses efforts portaient sur la nécessaire reconnaissance de la dimension intellectuelle et spirituelle de la traduction. Elle aimait d'ailleurs citer George Steiner et Maurice Blanchot. Ce dernier ne s'était-il pas démarqué de toute conception utilitariste en écrivant: " On ne voit pas pourquoi l'acte du traducteur ne serait pas apprécié comme l'acte littéraire par excellence " ? Acte d'émancipation plus que de conservation linguistique, la traduction était pour elle " acte d'écriture ".

Patrick Kéchichian, Le Monde, 5 juillet 2002.

Claire Cayron, qui a disparu brutalement à Paris, mercredi dernier, à l'âge de 67 ans, fut professeur de lettres à l'IUT des métiers du livre, mais demeure surtout la traductrice exemplaire de l'immense écrivain portugais Miguel Torga. L'énergie de Claire Cayron était inépuisable. Passionnément éprise de la littérature ibérique, espagnole et portugaise, littérature qu'elle connaissait depuis ses études à Bordeaux et qu'elle ne cessa d'approfondir, elle sut la première gagner la confiance du médecin de Coimbra et le convaincre que des extraits de son monumental journal "En Franchise intérieure", puis la quasi-totalité de son oeuvre, dont les cinq volumes de "la Création du monde", pouvaient susciter l'admiration des lecteurs français. Claire Cayron, qui permit de découvrir également les Brésiliens Harry Laus et Caio Fernando Abreu, fut associée à l'aventure du Salon du livre de Bordeaux dès ses débuts. Elle siégeait au jury du prix Ecureuil de littérature étrangère, attribué pour la première fois à l'écrivain espagnol Julio Llamazares. Mais sa plus grande joie sera de voir cette distinction aller en 1992 à Miguel Torga. Pour la circonstance, le jury et une délégation d'écrivains se rendirent à Coimbra. Sous des apparences sévères, femme de cœeur, secrète et généreuse, Claire Cayron savait faire partager des convictions avec lesquelles elle n'aurait su transiger. La rigueur dont témoignaient son travail et sa vie lui paraissait être la moindre attention que l'on doit aux autres et à leur œuvre.

Jean-Marie Planes, Sud-Ouest Dimanche, 8 juillet 2002

Claire est partie comme elle a vécu, avec précision et efficacité, un peu d'empressement peut-être. Du cœur qu'elle avait "gros comme ça" et où elle voulait toujours tous nous loger, avec ferveur, conviction et énergie. Elle a réservé la brutalité, que certains qui la connaissaient mal lui reprochaient parfois, à son départ.  À nous qu'elle aimait, elle n'a jamais manqué ; à nous qui l'aimions, elle manquera longtemps. 

Henri Martin, librairie La Machine à Lire, Bordeaux

Claire Cayron, Claire : un hommage de ses éditeurs Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz

Claire Cayron fut la bonne fée qui présida à la naissance de la Collection Ibériques en 1988 puisque, par un de ces hasards objectifs qui jalonne la vie des auteurs, traducteurs, éditeurs, le premier titre qu'elle proposa était les Poèmes Ibériques de Miguel Torga, icône inespérée de cette volonté de montrer qu'au-delà des pays (Espagne, Portugal, Amérique du Sud) et des langues (castillan, catalan, portugais) existait une entité, l' Ibérie, creuset culturel et littéraire puissant.

Avec Bernard Sesé, Claire fut la garante et l'initiatrice de cette aventure éditoriale. Au fil du temps, elle réalisa son vieux rêve torgien : traduire et éditer ou rééditer la majeure partie de l'œuvre de Torga. Son obstination (son travail s'échelonna sur plus de 20 ans) déboucha sur une reconnaissance intellectuelle internationale ( Prix Camoens, Prix Cervantés). En France, c'est en 1992 que Torga reçu le prix Ecureuil et en 1995 que Claire obtint le prix Halpérine Kaminski pour l'ensemble de ses traductions ; et c'est avec les Contes et nouveaux Contes de la Montagne qu' il eut le plus de lecteurs (3 éditions). Parallèlement à Torga, Claire fit découvrir deux autres de ses passions : Harry Laus, Caio Fernando Abreu.

Après n'avoir vu en Claire Cayron qu'une grande traductrice, Claire devint pour moi au fil du temps une conseillère (elle donnait toujours son avis, sans ménagement, sans a priori, sans concession quel qu'en soit l'objet : œuvres ou personnes), une femme de confiance et de conscience.

Cette amitié s'amplifia au gré des circonstances, tragiques ou heureuses :
La mort d'une de ses filles et sa détresse ; le voyage à Lisbonne pour la remise du prix Ecureuil à Torga et l'intensité des regards de Claire et de Torga ; les rencontres d'Arles et sa rencontre avec Fabienne ; notre visite chez elle à Bordeaux et la découverte de certains de ses amis ; la remise de la Légion d'honneur entre intimes autour d'une table bien garnie ; ses visites régulières à la librairie où nous profitions de ses coups de cœur comme de ses coups de gueule. Claire était aussi d'une générosité sans failles, une passeuse infatigable de ce qui vaut la peine et qui persiste au-delà du quotidien comme de la mort : la convivance avec les êtres humains, uniquement ceux qui en valent la peine, le bouleversement intime et profond que produisent en nous les grandes œuvres.

Bertrand Fillaudeau

Un soir d’octobre, une jeune femme entre à la librairie de la rue Médicis et se précipite sur la pile des Brebis Galeuses de Caio Fernando Abreu, visiblement émue. Elle avait lu le précédent livre du Brésilien, Petites épiphanies et, dans un élan enthousiaste, chercha à rencontrer l’auteur avant de comprendre qu’il était décédé peu de temps après la rédaction finale de ses épiphanies. La lectrice laisse passer le temps, mais Caio la hante encore. Elle décide alors de remercier sa traductrice ayant, dit-elle, senti une aimantation très forte entre la passeuse et son auteur. Elle recherche sur le site des éditions quelque information et tombe, le 3 juillet 2002, sur notre page d’entrée, sur notre chagrin.

Cette jeune lectrice continue son chemin qui la mène jusqu’à la rue Médicis et soudain, tous les je me souviens proches et lointains se mêlent pour cette « étrangère » dans un chaos d’images.
Et voilà que j’évoque ces petits matins sur l’écran que les clcayron@…dopaient pour la journée, cette voix d’alto entrecoupée de rires coloratures, et de raconter, dans la foulée, ces soirées gentiment arrosées d’un Bordeaux qui a fait le voyage jusqu’à la table parisienne, son engagement sans réserve pour celles et ceux qu’elle nous a légués, infatigable prosélyte pour qui le don de langue était aussi gage de fidélité, ses coups de gueule légendaires contre les « gougnafiers » – sic – de tout poil, et puis, me reprenant un peu, comme on fermerait une parenthèse nécessaire, je tends les Brebis à la lectrice et continue, plus tout à fait seule, presque avec le sourire, la plongée dans les souvenirs.

La voilà, dans les rues d’Arles, et tant pis si ces choses s’écrivent encore moins qu’elles ne se disent : confier que j’étais tendue à l’idée de rencontrer cette grande traductrice dont Bertrand m’avait aussi vanté les qualités humaines ; la voilà, à une hauteur d’épaule semblable et de m’enlacer avec un de ces regards francs de complicité musclée où même le plus tordu n’aurait trouvé trace d’a priori ou d’hypocrisie ; et de lancer à son éditeur, comme d’autres diraient bonjour : « vous ne m’aviez pas dit qu’elle était plus grande que vous ! ».

La voilà un matin, au téléphone, effondrée d’avoir retrouvé son crapaud « charmant » écrasé sous un volet roulant, la voilà un soir qui passe en boucle la bande son de Parle avec elle ; la voilà, toujours, inlassablement, fédérant autour d’elle un univers à la Capra, ses amis et sa fille Alice qui tissent à leur tour des réseaux autonomes d’amitié, par elle. La voilà aussi refusant de porter plainte contre un cambrioleur, lequel, devenu ami, lui apprend toutes les ficelles pour mieux protéger sa maison.

Et puis, la voilà que nous attendons dans nos Alpes pour passer avec elle un moment de ses premières vraies vacances ; qu’elle se s’offrira pas. Alors, cet été, j’ai lu jusqu’à l’enivrement, non pas Torga, non pas Abreu ni Laus mais le journal de Jünger, un autre de « ses » hommes que me réjouissais de partager avec elle (elle n’était pas égoïste).

Et voilà ce que qui s’y trouve, ce Cristal de glace, pour toi, Claire :

« (…) si infiniment loin que soient les mondes des étoiles fixes, bien au-delà des régions habitées, à l’instant de la mort, nous les dépasserons. Un instant viendra où notre esprit franchira les distances des années-lumières dont l’abîme l’effraye. D’immenses voyages l’attendent encore. Les aventures de cette terre ne sont que des symboles de la suprême et grande aventure : elles se déroulent dans les antichambres et le long des ressacs de la ténébreuse et formidable majesté. » (Journal, 11 novembre 1939).

Fabienne Raphoz


Quelques autres hommages écrits rendus à Claire Cayron (en particulier ceux d'Anne Bihan et Bernard Bretonnière) ont été mis en ligne sur le site Remue.net

Les assises d'Arles d'Octobre 2002 lui ont consacré une journée : en particulier, diffusion du très beau film d'Henri Colomer :

Claire Cayron traduit Miguel Torga

(Europimages FMP/La SEPT Vidéo/Direction du livre et de la lecture, 1993, 34min)