Claire Cayron :
profession traductrice
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     On m’a demandé de vous raconter pourquoi et comment je suis traductrice littéraire, depuis 27 ans passés.

     En bref, si je suis traductrice littéraire :
     – c’est d’abord parce que la littérature était et continue d’être à la fois ma passion et mon métier – la littérature que l’on dit comparée, et qui a pour meilleur objectif d’effacer les frontières ;
     – c’est ensuite parce que j’ai rencontré la langue portugaise ;
     – c’est enfin parce qu’un écrivain, Miguel Torga, illustrait à la fois superbement la littérature dans son sens le plus universel, et la langue portugaise dans ce qu’elle a de plus original : sa plasticité.

     Le portugais (la langue) m'a séduite dans les années 50 à l'université, presque par hasard. Mais — filons la métaphore — je l'ai aimé au point de plaquer pour lui l'espagnol. On pourrait dire que cette langue m’a « chanté ». La connaissance du Portugal a renforcé cette passion. Qui reste cependant une passion "lusophonique" : elle inspire mes choix dans la littérature portugaise : Miguel Torga principalement et bientôt Ruben A. — sans compter quelques excursions diverses. Mais aussi, depuis quelques années, dans la brésilienne où je poursuis la traduction de l’œuvre complète de deux auteurs : Harry Laus et Caio Fernando Abreu. J’ai également recherché une occasion d’aborder le portugais d’Afrique, à travers l’œuvre de Wanda Ramos : sa mort rapide et prématurée a fait de cette occasion un rendez-vous manqué, ou au moins différé. Mais je lui dois d’avoir flirté avec une autre voie (ou voix) du portugais : le galicien.

    
 Pourquoi l'œuvre de Torga, dès 1973 ?

     Parce qu'au moment de mes premiers contacts avec la lanque et la littérature portugaise, dans les années 50, c'est cette œuvre qui m'a interloquée par sa force, et sa singularité :
Torga a fait de la langue portugaise du « torga », ce qui est la marque des plus grands auteurs. Vingt ans plus tard, lorsque j'ai voulu devenir traductrice, c'est à lui que j'ai pensé, sans me préoccuper d'en chercher un autre : il est des oeuvres qui sont modernes pour la modernité et d'autres qui le sont pour l'éternité. C'est le cas de celle de Torga.
     En 1973 donc, j'ai écrit à Torga en lui expliquant mes convictions sur le sujet de la traduction littéraire et lui proposant mes services de traductrice. (Le pli était pris : pour les autres auteurs, comme pour Torga, c'est toujours de moi qu'est venue l'initiative de traduction. J'aime découvrir et faire découvrir ).
     Avec l'autorisation de Torga bientôt reçue, je me suis mise au travail préparatoire, celui qui résoud dès le départ bien des problèmes. Je veux parler de la connaissance intégrale de l'œuvre, qui permet de relier les parties au tout, de se familiariser avec l'univers littéral de l'auteur.
Mais il faut aussi compter avec son univers référentiel. Je ne crois pas possible de bien traduire l'œuvre si profondément enracinée de Torga sans avoir une très bonne connaissance de l'histoire et de la géographie du Portugal, de sa littérature et plus généralement de sa culture. Et sans avoir une très grande familiarité avec ses lieux et sa communauté d'origine. Ce que j'ai entrepris dès que le Portugal est redevenu fréquentable, en 1975, munie des clefs — à tous les sens du terme — que l'auteur m'a généreusement offertes. Je conserve précieusement un itinéraire dessiné de sa main, dans les limites de son territoire sacré.
    
 L'édition de mes traductions de Torga a commencé en 1982 ; il y a actuellement 15 titres disponibles en français, et un numéro spécial de revue, qui représentent 36 volumes de l'édition portugaise, soit la totalité de l'oeuvre en prose. À laquelle s’ajoute 2 recueils de poèmes, sur les 14 de l’édition originale. J’ai le projet de compléter le premier (À la proue d’un navire de roc), et de constituer une anthologie.
      À ce régime, pendant presque 15 ans, pour mes collègues traducteurs, j'ai été "la femme — un peu maniaque — d'un seul homme", d'un seul auteur.

      Je l'avoue, lorsque je me suis lancée dans la traduction de Torga, je ne pensais pas avoir le temps de m'intéresser à un autre auteur. Et pourtant, cela s'est produit. D'abord, pour l'apprentissage de l'une de mes filles : nous avons traduit ensemble 2 recueils de nouvelles de Sophia de Mello Breyner. Chemin faisant, je me suis chargée de la traduction de l'Histoire du Portugal d'Oliveira Martins, un texte du XIXe siècle posant, par nature, tous les problèmes faciles à imaginer. L’objectif était alors pour moi d’alimenter la connaissance générale du lecteur français curieux, après avoir sondé, à maintes reprises, son ignorance du sujet.
     Puis, alors que je m’intéressais au Brésil, une oeuvre est venue à moi sans que je la cherche : celle d’
Harry Laus que j'ai traduite à partir de 1987. Actuellement 4 titres sont disponibles et un 5e prévu pour octobre 2001.
    
 Enfin j'ai découvert Caio Fernando Abreu, en 1989. Actuellement, 3 titres sont disponibles, et le 4e est sous presse, pour une parution en janvier 2001 (Petites Épiphanies).
     Voilà les pourquoi et comment qui m’ont amenée à devenir une traductrice… finalement polygame.

     
J’évoquerai maintenant certains des problèmes rencontrés, au passage entre des textes de nature et d'origine différentes.

     Je dois dire que la traduction de l'œuvre de Torga entraîne à l'agilité, puisqu'il a touché à tous les genres, en renouvelant d'ailleurs nombre d'entre eux. À chaque type d'ouvrage, à partir de ma méthode générale de traduction, j'ai dû prendre en compte l'unité certes — c'est ce qui m'intéresse dans la traduction d'une œuvre, laquelle n’est pas une simple addition d’ouvrages — mais aussi la diversité, sans a priori, ni sentiment d'habitude. Comme si c'était à chaque fois la première fois.

     
La traduction de Harry Laus, brésilien, ne m'a pas posé de problèmes majeurs. Du fait de la génération à laquelle il appartient (il aurait aujourd'hui 78 ans) et de sa formation (c’est un autodidacte, formé par la lecture des grand auteurs européens), sa langue ne présente pas de considérables différences avec le portugais du Portugal. Juste des problèmes de vocabulaire, souvent d'origine tupi , désignant des réalités locales (la faune, la flore, la cuisine, etc.), problèmes avec lesquels je m'étais déjà familiarisée en traduisant le 2e Jour de La Création du Monde de Torga, situé au Brésil.

    
 Mais en arrivant à Caio Fernando Abreu, j'ai dû beaucoup apprendre. J'ai choisi de traduire cette œuvre par désir de confronter ma capacité à reproduire une voix — c'est mon objectif principal dans la traduction, j'y insiste — à une autre voix, bien différente de celle que je fréquentais depuis 20 ans. J'ai été servie !
     Caio Fernando Abreu est né en 1948. Comme chez la plupart des écrivains brésiliens de sa génération, la langue portugaise est vraiment devenue le "portugais (Brésil)" comme le disent les premières de couverture ; avec non plus seulement un vocabulaire spécifique, mais une syntaxe propre. Il faut l'apprendre.
     Caio est d'origine gaúcha, né à Porto Alegre, Rio Grande do Sul, l'État mitoyen de l'Argentine et de l'Uruguay. C'est peut-être sa seule parenté avec Torga natif du nord-est du Portugal, lui aussi homme de frontière (avec l’Espagne). Il y a dans certains ouvrages de Caio des traces de portunhol , un dialecte mêlant le portugais et l'espagnol. Cela aussi s'apprend.
     Durant un quart de siècle, Caio était paulista c'est-à-dire habitant (parmi quelques 20 millions) de São Paulo. Son univers est donc presque exclusivement "mégalurbain", avec la langue qu’il produit. Pour moi, de Torga à lui, c'était passer de la Montagne à Metropolis !
     Caio est nourri d'underground, de musique et de cinéma, d'expériences des limites : il s'est donné pour projet d'être, je le cite, "le biographe des émotions de son temps". Ceci amène dans son écriture une accélération, un halètement, une violence, qui n'ont rien à voir avec le pas du montagnard Torga, régulier, bien posé, rude mais jamais violent. C'est réellement une "autre voix". (L'un de ses recueils de nouvelles porte d’ailleurs ce titre).


    
On me demande souvent si j’utilise des "informateurs" pour résoudre mes difficultés de traduction.

     Il y a les auteurs eux-mêmes, bien sûr, qui sont notre confort à nous tous traducteurs, lorsqu'ils sont vivants. Mais je préfère, toujours, essayer d'abord de m'aider moi-même, et plutôt vérifier que demander. Dans l'ensemble, je questionne peu, et seulement pour des difficultés de sens. Pour les autres, de traduction proprement dite, la règle torguienne me convient: "j'ai pris mes risques, me disait-il, prenez les vôtres !" . Chacun son territoire et sa compétence.
Pour l'œuvre de Torga, j'ai résolu maintes difficultés, de compréhension au sens large, en m'appuyant sur vingt ans de séjours réguliers dans sa région de Trás-os-Montes, et sur mes propres origines terriennes. Mes grands-parents lozériens n'auraient pas été dépaysés à São Martinho de Anta, le village natal de Torga.
Harry Laus est originaire du sud du Brésil : j’y ai fait un long séjours de découverte. Car le goût européen de l’exotisme — qui s’abreuve au folklore du Brésil du Nord, celui de Jorge Amado — a complètement occulté cette région…
Pour traduire Caio, un bref passage à São Paulo, que l’auteur lui-même supportait mal, constituait mon maximum : je ne me voyais pas fréquentant l’underground paulista….. Alors j'ai consulté quelques comparses français, familiers des milieux fréquentés et écrits par lui. J’ai utilisé des lexiques vivants, en quelque sorte, pour m'initier, ou me confirmer que j'étais bien dans le ton et le vocabulaire adéquats. De même pour la partie militaire de la vie de Harry Laus. Ou pour les chapitres des navigations de découverte dans l’Histoire du Portugal, par exemple.
Enfin, dans tous les cas, je trouve une aide très forte dans la pratique de la lecture à haute voix du texte original. Elle élucide, par l'accent qu'elle met sur les choix sonores et rythmiques de l'auteur. Le ton, en portugais d'ici ou d'ailleurs, ou pour mieux dire la voix, c'est ainsi que je la trouve.

   
  Je voudrais maintenant conclure en rapprochant le rôle du traducteur et son statut.

      
Le traducteur assume un grand nombre de tâches.
     Il a une fonction critique, de lecture interprétative du texte, et notamment de son sens formel et c'est là que le traducteur s'approche au plus près du créateur. C'est dire que la maîtrise de la langue-source est nécessaire mais insuffisante. Plutôt que de maîtrise, il faudrait parler de familiarité.
La traduction est, bien sûr, un acte d'écriture — mais de traducteur-écrivain et non l'inverse— au service d'une écriture et non pour exercer la sienne. C'est dire que la maîtrise de la langue d'arrivée est préalable et indispensable ainsi que, à mon sens, son amour.
     La traduction est, en tout cas, un acte linguistique, mais pas seulement dans le sens de la conservation : dans celui de l'émancipation également. Fréquenter une langue étrangère, particulièrement une langue littéraire, éveille les possibilités de notre propre langue, produit des audaces, du plus grand intérêt pour sa bonne santé.
     Les responsabilités du traducteur découlent de tous les mots graves que j’ai eu l’occasion de prononcer : connaissance, compréhension, rapprochement, écriture, interprétation, conservation et émancipation. Et le mauvais exercice de ces responsabilités peut être assassin. Certains auteurs ne se remettent pas de leur ‘traduction’…
     Or la majorité des traducteurs n’a que peu de moyens d’exercer sereinement ses responsabilités. Bien que la loi nous reconnaisse le statut d'auteur en exigeant que nous soyons rémunérés au pourcentage, cette obligation est ramenée à un symbolique l%, parent du franc symbolique en réparation. Un traducteur confirmé obtient 2%, un traducteur illustre 3%. Un à-valoir sur droits nous est versé, sur la base d'un tarif à la page. Mais nous avons le plus grand mal à obtenir qu'il soit fixé par nous, qui sommes pourtant les seuls à pouvoir évaluer le travail requis, et cet à-valoir n’est pas toujours intégralement versé. Financièrement, les traducteurs sont donc sous-estimés. Pour les traducteurs à temps plein, l'ampleur de la tâche se heurte à l'exiguité de leur rémunération : un travail acharné produit au mieux un SMIG. Et ils sont encore littérairement négligés : il a fallu un décret (du l8 mai l979), pour faire appliquer le droit du traducteur à figurer sur les couvertures et tous documents concernant le livre traduit. Un droit qui doit être constamment rappelé, quelquefois plaidé. Faut-il ajouter qu'un nombre infime d'entre nous a le choix des auteurs et des ouvrages à traduire, et que les autres sont recrutés à la tâche, un peu comme les dockers sur les quais.

     J’ai la chance de travailler, exclusivement désormais, pour les éditions José Corti. Je ne peux manquer de leur rendre hommage.
     Grâce à elles, et aux quelques-unes de leur qualité, hélas menacées par les dérapages du commerce et de la diffusion du livre, on peut espérer que les traducteurs pourront, encore longtemps, exercer leur métier d’art, que Miguel Torga définissait ainsi :

    
« Un effort pour rendre communicatif, fraternel, généreux, le don singulier qu’un mortel fait aux autres mortels ».



à l’initiative de la Bibliothèque municipale de Céret, le 8.12.2000