Dans la réflexion de Maurice Blanchot sur la littérature, certains textes, certains écrivains occupent une place de choix. Ils sont comme les jalons dune interrogation sans trêve, les lieux dun retour pour une pensée exigeante, pour une exigence de pensée qui nous ramène à ces textes par un mouvement de reprise et dapprofondissement, un mouvement qui les accompagne inlassablement. Nul dernier mot mais une parole qui revient sur lénigme et le secret duvres qui appellent et relancent la méditation ouverte par leur questionnement. On pourrait ainsi tracer lespace de ces textes, dessiner la figure que luvre de Blanchot a contribué à faire apparaître, cet espace dût-il finir par se confondre avec lespace littéraire. Les noms de Flaubert, Kafka, Proust, Mallarmé, Rilke, Sade ou Lautréamont en seraient dindispensables scansions. Il ne sagit pas, on sen doute, de les classer dans quelque Panthéon, puisque le questionnement de Blanchot rend lidée même de Panthéon problématique. Le choix impérieux de ces textes est dicté par le même souci de comprendre à quelle idée de la littérature ils répondent. Il sagit den faire des témoins.
Voilà, je crois, lune des premières originalités de la critique selon Blanchot : elle passe par cette incessante relecture, par une insatisfaction de la parole de commentaire, par une démarche qui approche de luvre plus quelle ne prétend sen saisir. Cest à cette démarche, ou même cette marche, de la critique chez Blanchot que je voudrais consacrer ces quelques pages, qui me serviront de préambule. Lune des premières leçons que donnerait (que me donne) Blanchot, est douvrir son lecteur à cette insatisfaction particulière, modeste et respectueuse, qui fait de la parole critique une parole sans certitude mais non sans affirmation, un discours inquiet qui doit mesurer ses avancées à une expérience renouvelée de lecture. Apprendre à lire, en quelque sorte, cest-à-dire à ne jamais cesser de relire, à ne jamais devenir le spécialiste de tel ou tel auteur. Convoquer inlassablement dautres témoins de lexpérience littéraire.
La liste de ces témoins est donc toujours ouverte, toujours prête à accueillir de nouveaux livres. Cette extraordinaire disponibilité de la parole critique de Maurice Blanchot me frappe comme le signe de la générosité de sa pensée, comme la manifestation de son ouverture infatigable aux textes nouveaux. Je voudrais ainsi souligner ce deuxième trait : son souci constant du contemporain. Si les uvres de Sade ou de Kafka lui importent, cest parce quelles témoignent du mouvement de la littérature qui les porte jusquà nous, qui fait de ce mouvement une force présente. Il faut ainsi ajouter aux premiers noms que jai donnés une deuxième liste, tout aussi significative et par définition incomplète, celle des écrivains dont Blanchot a été et reste le contemporain, dont les uvres, commentées au moment de leur parution, permettent de poursuivre la même interrogation fondamentale. Y figureraient, entre autres, Camus, Paulhan, Bataille, Leiris, Beckett, Duras, des Forêts.
Il y a là quelque chose qui me frappe chez Blanchot : quune uvre (les guillemets sont, on le sait, de rigueur) puisse se construire en plusieurs livres à partir de la reprise de textes initialement parus en revue, à la NRF principalement, sans que jamais limpression de lire un ensemble de textes circonstanciels ne sempare du lecteur. Ceci ne veut pas dire que ces textes ne soient pas datés (certains gardent ainsi la date de leur écriture : hommage, à la mort dun ami, ou texte politique), que le moment de leur écriture, qui marque pour le moins une capacité de réaction, la possibilité de désigner dès la première lecture une prise de position, soit indifférent, mais la reprise en volume leur confère une portée nouvelle.
Il faudrait suivre patiemment les transformations entre la première version en revue et le texte publié définitivement, pour en mesurer, à chaque fois, précisément les effets et les déplacements. Il nen reste pas moins que lactivité critique de Blanchot sinscrit dans ce battement emblématique entre une critique dactualité et une méditation plus durable. Ceci appellerait une réflexion plus développée sur le rôle des revues, dans la vie littéraire et intellectuelle française depuis les années 40, sur la place quelles ont occupée, de façon cruciale, au moins jusquaux années 70, sil est vrai quelles ne remplissent plus aujourdhui la même fonction.
Maurice Blanchot appartient à une génération de lecteurs de revues, quil aura contribué à former. Une génération pour laquelle lactivité critique, entendue comme acte de discernement plus que de jugement, a été capitale. La tâche de distinguer, dans le présent, les signes de lavenir nécessite lexercice de la pensée, dans un type décriture qui nest en rien journalistique. La participation au travail collectif dune revue est lune des manifestations exemplaires de lidée de communauté qui anime la pensée de Blanchot. Le projet pour La Revue internationale (dont Lignes nous a utilement fourni le dossier) reste, à ce titre, exemplaire1. Il relativise le mythe dun Blanchot invisible, retiré du monde... Faut-il rappeler que Georges Bataille donne précisément le nom de Critique à la revue quil fonde en 1947, avec Blanchot dont le soutien lui est comme celui dÉric Weil indispensable ? Et quune telle entreprise manifeste la volonté de ne pas dissocier les questionnements politiques, philosophiques, esthétiques, anthropologiques.
Discerner dans les uvres contemporaines celles qui témoignent de lexigence littéraire, qui dialoguent ainsi avec les uvres du passé, cest pour Blanchot sintéresser avant tout au mouvement qui anime le texte. Caractériser ce mouvement est malaisé, cest justement la tâche du critique. Il ne peut pas parler de projet si lexpérience littéraire passe par une dessaisie de lautorité de lauteur dont Blanchot nous montre toute lacuité. La littérature est, pour lui, le risque et la chance de cette dessaisie. Labsence de projet, au sens strict, ne veut pas dire absence de décision, constance volontaire. Il me semble que les commentaires de Blanchot nous ramènent toujours à cet écart entre la décision qui a dicté le texte, et ce à quoi elle oblige lécrivain, le texte produit. Entre limpossibilité de la littérature depuis plus dun siècle, et pourtant la production de textes. Entre la singularité de chaque livre, et la manifestation dune question impersonnelle portée à la littérature.
De quoi sagit-il alors quand la parole critique accompagne le livre quelle invite à lire, juge quelle doit témoigner, à son tour, pour le témoignage ? Quel nom donner à cette activité critique (à tous les sens de ladjectif, bien entendu) ? Le brouillage entre texte réflexif, commentaire, discussion philosophique rend le statut générique du texte de Blanchot de plus en plus incertain. Le commentaire porte et appelle une méditation densemble, qui la reconduit vers les uvres qui lont provoquée. On trouve encore cette union étonnante et si particulière à la démarche de Blanchot dans Anacrouse où il sagit dentendre le texte de Lyotard intitulé Le survivant, tout en méditant les poèmes publiés sous la signature de Louis-René des Forêts 2. Le même rapport (ou plus exactement la question du rapport à penser) se vérifierait encore pour La Communauté inavouable, entre les textes de Jean-Luc Nancy et de Marguerite Duras.
Lire, lier ? Chez Blanchot, la critique est toujours pensée dun rapport, mise en rapport et inquiétude des rapports posés. Cet aller-retour particulier, que lon peut aussi appeler entretien mamène à la remarque suivante. Si les textes de Blanchot parlent de la littérature, parlent duvres toujours singulières, cest pour en prolonger le tour critique dont parle LEntretien infini 3. De là sans doute cette curieuse impression que me donne luvre théorique de Blanchot : le souci du plus singulier de chaque texte se déploie avec un scrupule inégalé, et la parole critique reste constamment dans le souci de lexactitude envers le mouvement propre au texte quelle commente. Mais elle est portée par un rythme, un phrasé qui sont ceux de la réflexion blanchotienne.
Lécriture de Blanchot réussit cette union dune parole métatextuelle avec une parole créatrice ; elle parvient à restituer le plus vif de ce qui nous touche en chaque uvre, comme si la dynamique du texte lui infusait celle de la pensée qui la traverse. De là vient, je crois, que la critique telle que lopère Blanchot soit plus attentive aux tensions dynamiques des uvres, à leurs paradoxes énonciatifs quà leurs traits stylistiques propres. Il y a bien, mais consubstantielle à lidée particulière de la critique selon Blanchot, une insuffisance du commentaire, qui nest pas la moindre de ses modesties !
On aura compris quil sagit, avec cette expression, dune citation de Blanchot lui-même, à propos de des Forêts, à la fin du texte intitulé Le blanc Le noir. En voici lavant-dernier paragraphe :
Cest pourquoi, à mon tour, je me tairai, incapable de supporter linsuffisance du commentaire et de rétablir le fil conducteur entre les éléments dun discours qui tenterait de nous faire entendre les ultima verba, hantise de la fracture définitive (p. 24).
La gravité des derniers textes de Blanchot sur Poèmes de Samuel Wood ou Ostinato redouble celle de ces pages qui affrontent lépreuve du deuil. Elles exigent une parole laconique, qui se rapproche de lindicible de la musique. Une voix venue dailleurs souvre sur lévocation du Quatuor pour la fin des temps ; Le Blanc Le Noir rappelle ce motif obstiné que Berg entendait dans Schumann et lanacrouse se propose comme la figure rythmique capable de rendre compte de lexpérience (le contretemps) de Louis-René des Forêts (p. 38). Linsistance de la référence à la musique, dans ces trois textes, traduit la même préoccupation que dans luvre en cours de des Forêts, cherchant dans les mots un impossible équivalent du chant perdu : un au-delà du langage dans le langage même.
Le défaut dun langage adéquat (Je crois quil faut parler dOstinato, quil faudrait en parler, mais privé de paroles, dans un langage qui mobsède en me faisant défaut : ainsi débute Le Blanc Le Noir) ruine toute maîtrise du commentaire. Il commande un texte qui adopte à son tour laspect de fragments désolés. Il disjoint un discours qui refuse lordre, pour souvrir à la perte. Dune manière très touchante, ces trois derniers textes reviennent sur le motif de la vanité de toute parole, a fortiori de celle qui redouble lénoncé tragique de cette vanité. Mais le commentaire de Blanchot reste, ici encore, fidèle au mouvement de luvre de des Forêts, quil indique incidemment. Il le recueille, en restant fidèle au devoir de lamitié vigilante, selon lexpression de des Forêts que Blanchot met en exergue (p. 16).
Le texte critique est, chez Blanchot, lieu daccueil de luvre lue, sensible à sa force. Son devoir moral est bien lexercice dune modestie non feinte devant le texte qui lui est premier. Cest cet aveu dimpuissance qui me touche dans les études sur des Forêts, comme dans dautres textes de Blanchot. Il rappelle à tout critique ce devoir de préséance, pour ainsi dire. Insuffisant, le commentaire le sera toujours. Il ne sagit pas de transformer une faiblesse en force mais cette étrange insuffisance reste, néanmoins, fidèle à quelque chose qui relève de lessence de la littérature. Lexercice, patient, obstiné, de cette insuffisance est la tâche même du critique. Maurice Blanchot le dit dans lavant-propos à Lautéamont et Sade, dans une préface intitulée Quen est-il de la critique ? :
La critique ne fait donc que représenter et poursuivre au dehors ce qui, du dedans, comme affirmation déchirée, comme inquiétude infinie, comme conflit (ou sous toutes ces formes), na cessé dêtre présent à la manière dune réserve vivante de vide, despace ou derreur, ou, pour mieux dire, comme le pouvoir propre à la littérature de se faire en se maintenant perpétuellement en défaut 4
À sa manière, linsuffisance du commentaire redouble, ou plutôt traduit le défaut de la littérature, lexercice particulier de son pouvoir sans maîtrise. Luvre critique de Blanchot nest-elle pas, elle-même, avant tout, affirmation déchirée, inquiétude infinie, conflit perpétuel ? Et si elle nous est toujours aujourdhui indispensable, cest parce quelle témoigne, exemplairement, de cette intrépide inquiétude qui ne craint jamais dexposer la pensée au risque de toute vraie rencontre.
© José Corti, 1999.
1. Voir Lignes n° 11, consacré à Maurice Blanchot et au dossier de La Revue internationale, Librairie Séguier, septembre 1990.
2. id.
3. Page 45, dans la fin du chapitre Parler, ce nest pas voir.
4. Pages 12-13 in Lautréamont et Sade, 10/18, UGE, 1967.