Labiche en Italie

     Eugène Labiche

     Il est a priori paradoxal de trouver ici le nom de Labiche, connu essentiellement comme un vaudevilliste habile et sans prétention, dont les peintures de caractères – même justes – ne sont pas d’une profondeur remarquable et sont rien moins que romantiques, raison pour laquelle nous ne citons aucun des titres qui ont fait sa gloire et sa fortune.
     Le récit, non publié, de son voyage de 1834 se relie cependant à la tradition du "Grand Tour" mis à l’honneur par les Anglais et que l’on offrait aux jeunes gens de bonne famille, sorte de voyage d’initiation et d’éducation. Sans détour, Labiche ne s’en laisse imposer par rien, surtout pas par les rois, les princes et autres institutions. Ici, celui qui parle, c’est l’homme, et mieux encore, le jeune homme qu’on vient de lâcher dans le monde, que tout amuse, un jeune homme à l’œil vif et au cœur frais – dans ce pays fabuleux qu’était l’Italie voici cent cinquante ans. N’oublions pas que Labiche aurait pu croiser Stendhal, dont les Chroniques italiennes paraîtront entre 1837 et 1839, et que l’édition du Voyage d’un rêveur éveillé est revue par Beckford en 1834. On voit l’homme de vingt-huit ans, qui se croyait incapable d’enthousiasme, "sceptique et railleur" s’enflammer aussi violemment, et mieux, pour des œuvres qui semblent très éloignées de ses préoccupations d’auteur. Bel exemple de révélation de soi-même à soi-même produite par le dépaysement. Cet homme est trop intelligent et trop sensible, son coup d’œil est trop vif et trop juste pour que, lors d’un second voyage encore, au milieu de la vie la plus heureuse en apparence, il n’ait pas encore quelques sursauts.