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Vittorio Ugone Imbriani, Italien, 1840-1886.
Extrait de la préface de François Bouchard.
Né à Naples le 27 octobre 1840, doit son nom complet à ladmiration que son père, Paolo Emilio, voue à Victor Hugo. Car ce nest pas le moindre paradoxe de cet écrivain réactionnaire, contempteur de la république et chantre de la peine de mort, que davoir vu le jour dans une famille libérale dont il a dabord embrassé les idées. Ministre de lInstruction publique et député à la chambre pendant la brève parenthèse constitutionnelle, Paolo Emilio est acculé à lexil en 1849. Accompagné de Vittorio, il prend place sur une frégate française qui rallie Gênes, où sa femme et ses autres enfants les rejoignent lannée suivante.
La famille sinstalle dabord à Nice. Mais Paolo Emilio est condamné à mort par contumace en 1853 ; si la peine est inapplicable, le verdict sassortit de la confiscation des rentes foncières qui constituaient toutes les ressources du foyer. Dans lespoir daméliorer sa situation financière, il sinstalle à Turin où il retrouve dautres exilés napolitains. Au nombre de ceux-ci, son ami et camarade duniversité, le critique Francesco De Sanctis, dont Vittorio, qui suit ses leçons sur la littérature italienne, ne tarde pas à devenir le disciple.
Après que son maître a été nommé à luniversité de Zurich, il ly rejoint en 1858. Toutefois, désireux de se battre lorsque, lannée suivante, éclate le conflit avec lAutriche, il regagne lItalie et senrôle dans le corps des volontaires.
Sa déception est grande. Cantonné en Toscane, son régiment reste à lécart des opérations militaires. De guerre lasse, létudiant se fait réformer au bout de trois mois. Non sans manifester une fois de plus son enthousiasme pour celui auquel il est redevable de son nom, ainsi quen témoigne une lettre à son père du 11 septembre 1859 : Dès mon arrivée, je suis entré dans un café où un vieux journal français mest tombé sous les yeux : un exemplaire ranci du Siècle qui donne pour certaine et imminente la publication dun nouveau volume du noble poète, de linégalable citoyen, de celui qui ne rentrera en France quau retour de la Liberté : de Victor Hugo
Comment voulez-vous que je pense à quoi que ce soit quand le maître ouvre la bouche et parle ?
Mais Vittorio Imbriani nallait pas tarder à abdiquer cette passion juvénile en renonçant aux idées républicaines qui la fondaient. En 1860, il part pour Berlin, où son initiation à la philosophie de Hegel bouleverse durablement ses convictions politiques. De libéral, il devient réactionnaire ; de patriote, il se fait chauvin ; de républicain, absolutiste. Au point dénoncer son nouveau credo en ces termes : Selon moi, lindividu nexiste et ne doit exister que pour et dans lEtat ; il doit tout sacrifier à ce Moloch : liberté, amour, opinion.
De retour à Naples en 1862 après un semestre passé à Paris, il se lance dans le journalisme politique au grand dam de son père, dont les positions nont plus rien de commun avec les siennes. Toutefois, ni ses collaborations à des journaux confidentiels, ni les cours quil donne à luniversité ne lui permettent de sémanciper de la tutelle parentale. Cest Paolo Emilio lui-même qui len affranchira, peu de temps avant sa mort en 1876, quand, ayant perdu sa femme et cinq de ses sept enfants, il répartit ses biens entre les deux fils qui lui restent. La maison de Pomigliano dArco échoit à Vittorio.
Lorsquéclate la troisième guerre dindépendance, au printemps 1866, celui-ci accourt à Varese où, en dépit de ses préventions contre Garibaldi, il senrôle de plus belle dans le corps des volontaires. Le 22 juillet, il connaît le baptême du feu à la bataille de Bezzecca, où il est fait prisonnier et retenu vingt jours en Croatie. Sur la foi dune rumeur, les journaux napolitains publient sa nécrologie.
Mais lessentiel est ailleurs. À Gallarate, où sentraîne son régiment, il fait la connaissance dEleonora Bertini. Mère de deux filles, Marta et Luigia, la jeune femme habite sous le même toit que son mari, Luigi Rosnati, tout en menant une vie indépendante. Un tel modus vivendi nétait pas rare dans la haute société lombarde ; le mariage pouvait souffrir quelques entorses pourvu que la bienséance soit respectée.
Vittorio Imbriani tente, à son retour de captivité, de sinstaller à Milan pour demeurer près de sa maîtresse ; mais, faute de débouchés dans la presse, il renonce à son projet et regagne Naples. Toutefois, non content du rôle damant, il simprovise précepteur des filles dEleonora. Il entretient avec elles une correspondance assidue et fait de fréquents séjours en Lombardie. Cette liaison dure jusquen juillet 1878, date à laquelle il séprend soudain de la cadette, Luigia, et, passant des bras de la mère à ceux de la fille, il épouse celle-ci dès novembre.
Les dernières années de sa vie sont marquées par la maladie. Atteint du tabès, en proie à de violentes névralgies, il perd peu à peu le contrôle de ses facultés motrices. Totalement paralysé, il séteint le 1er janvier 1886 au matin, sans avoir pu occuper la chaire dEsthétique qui lui avait été attribuée à luniversité de Naples.
Outre ces deux romans, luvre narrative de Vittorio Imbriani se compose dun grand nombre de nouvelles, dont la plus intéressante est sans conteste Limpietratrice (1875). Cette singulière uchronie met en scène César Borgia qui, échappant à sa captivité en Espagne, va chercher au Mexique laide dune princesse chichimèque douée du pouvoir de pétrifier quiconque croise son regard.

Polygraphe, Imbriani sest également attaché aux cultures et littératures orales. Se livrant à un véritable travail dethnologue, il transcrit et recueille les contes et les chants populaires de plusieurs régions dItalie. Infatigable érudit, il semploie à exhumer ou réhabiliter des auteurs qui avaient peu ou prou sombré dans loubli, tels Giovambattista Basile ou Pompeo Sarnelli. Ce qui ne lempêche pas de se consacrer à létude et la glose des classiques et, notamment, de Dante.
Ses travaux savants ne le détournent pas de la polémique, soit quil aborde la littérature à lavenant de la politique en éreintant les gloires de son époque, soit quil commette un Hymne au chanvre où sont exaltées les vertus sociales et pénales de la corde. Ainsi na-t-il jamais démenti, tout au long de son existence, le portrait en forme de remontrance que son oncle, Carlo Poerio, brossait de lui dès 1861 : "Tu testimes outragé par la moindre contradiction ; loin dêtre indulgent envers les autres, y compris ceux que tu devrais aimer le plus, tu te réjouis de pouvoir les humilier ; tu es dépourvu de cette flexibilité qui rend possible toute société humaine et, dans chaque dispute, tu voudrais non seulement avoir le dessus, mais encore lemporter haut la main et faire mordre la poussière à ton adversaire.
À un tel individu, et un tel écrivain, qui avait fait son possible pour saliéner ses contemporains, la postérité a pris garde à rendre la pareille. Quand même quelques fidèles, dont le moindre nest pas Benedetto Croce, se sont employés à rééditer et faire connaître son uvre, il aura fallu près dun siècle pour quon le lise de nouveau.

 
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