Vazquez-Diaz


L’Île du Cundeamor

L'Ère imaginaire

Exilia - mars 2004


Fredrika au paradis

Un amour qui s'étiole



      
René Vázquez Díaz (Cubain, 1952)

     René Vazquez Diaz est écrivain, traducteur et journaliste. Il est né en1952 à Caibarién, Cuba. Envoyé par l'Etat cubain en Pologne pour y suivre des études d'ingénieur, il s'installe définitivement, dès 1975, à Malmö en Suède. Cubain de l'exil, de l'extérieur comme l'on dit sur l'île, il entreprend une démarche néanmoins originale face à la réalité passionnée et complexe de Cuba.En 1994, sur son initiative, il organise à Stockolm dans le cadre du Centre International Olof Palme, la première rencontre entre Cubains de l'Ile et Cubains de l'exil, à laquelle participent des écrivains de renom tels que Miguel Barnet, Heberto Padilla et Jesus Diaz.
     Son œuvre incontestablement la plus connue est L'lle du Cundeamor, accueillie avec enthousiasme par l'ensemble de la presse espagnole et publiée en 1993.



    
Extraits de l'entretien que René Vázquez-Díaz a accordé à Benoît Broyart, (pour le Matricule des Anges N°44 (mai-juillet 2003) – avec le concours de Anne-Marie Carlier pour la traduction espagnole, à l'occasion de la sortie de Un amour qui s'étiole.


    Ce roman [Un amour qui s'étiole] est d’une densité rare. Il supporte plusieurs niveaux de lecture et charrie des images fortes et violentes. Comment définiriez-vous l’espace du roman ? Quelles sont ses frontières, ses limites ?
 
   Le roman n’a pas de limites. C’est un genre total qui permet la digression. Dans le roman, on peut intercaler des anecdotes, des images sans rapport apparent avec la ligne narrative. En même temps, le roman permet de donner une image totale d’un fait, d’une personne, de ses relations avec les autres et avec elle-même. La seule limite est physique car le lecteur aujourd’hui ne supporte pas 600 pages. Avec ce roman, j’ai essayé de comprendre l’esprit d’un être tourmenté en lutte avec lui-même, qui tente de parvenir à un certain bonheur.
     L’espace romanesque, c’est la possibilité infinie de mettre en lumière un fait concret selon différents points de vue simultanés. On peut employer plusieurs voix pour y parvenir. Moi, je travaille surtout avec ce que j’appelle des images impossibles. Un écrivain cubain qui m’a beaucoup influencé, José Lezama Lima, écrivait qu’une image littéraire était l’impossible qui forge le possible et le transforme. Quand je conçois une image littéraire, j’ai tout de suite en tête une multitude de possibilités, différents personnages. En général, je n’ai pas besoin de savoir, avant de commencer, ce qui arrivera dans le livre. Le plus important, ce sont les personnages. Je dois tout savoir sur eux. Comment peut-on apprendre quelque chose sur quelqu’un d’autre ? Il y a deux méthodes : l’identification et l’invention. Un personnage littéraire est un vide, un nom, un creux. Mon unique possibilité, en tant qu’écrivain, est de remplir ce vide et de faire en sorte que le personnage soit crédible, même si cela paraît difficile.


     Quels liens établir entre folie et imagination ? N’est-ce pas deux façons complémentaires de décrypter le réel ?
 
    La majorité des gens sont convaincus que s’ils montent dans un train, ce dernier va les laisser à tel endroit puisqu’ils ont décidé de s’arrêter là. Pour moi, tout reste possible. Si je monte dans un train, je ferme les yeux, et je peux arriver là où je n’avais pas prévu.
Un roman est comme un immeuble de cinq étages. Je monte dans l’ascenseur, j’appuie sur le bouton 5. Quand je sors de l’ascenseur, je peux être au quatorzième étage. Là, il y a des personnes qui travaillent, me saluent. La relation entre la folie et l’imagination correspond à la situation normale de l’écrivain. Imaginer, c’est se faire fou. Le rôle de l’écrivain est de découvrir les relations cachées existant dans les situations les plus quotidiennes. Et de trouver des symboles, des images ou des métaphores à application universelle. Nous sommes trois autour de ce micro. Je pourrais décrire cette scène. Mais il ne suffit pas de dire qu’il y a trois personnes dont une est en train d’enregistrer. Il y a des possibilités narratives infinies. Dans ce trio qui paraît normal, un écrivain peut introduire la haine, un type de maladie, du ressentiment, la jalousie, la fatigue, la menstruation. Un écrivain peut remplir cette scène de tension. Cortázar écrivait qu’il n’était pas suffisant de dire que quelqu’un avait mal à la tête, qu’il fallait que le lecteur sente le mal de tête. Tolstoï écrivait que le travail de l’auteur n’était pas seulement de résoudre des problèmes de formes mais de réussir à faire que les gens aiment la vie dans toutes ses manifestations. Je crois qu’Oracio aime la vie dans toutes ses manifestations. Mais il le fait à travers la haine parce qu’il est blessé.

     La figure de la femme est omniprésente dans votre roman. Il y a les quatre sœurs du narrateur, ses amantes ; et paradoxalement, la mère du narrateur est absente mais obsède Oracio. Peut-on lire ce roman comme une célébration de la femme ?

     C’est tout à fait juste. Il m’est beaucoup plus facile de comprendre un homme qu’une femme. Le monde de la femme est fascinant parce que je ne peux pas être comme elle. Je peux comprendre les relations qu’un homme entretient avec sa mère, mais comprendre les relations qu’entretient une fille avec sa mère représente huit heures de travail par jour. Cela exige beaucoup de recherches. J’ai connu de nombreuses femmes dans ma vie. Depuis tout petit, j’ai été entouré de femmes avec des caractères forts : mes tantes, ma mère, ma sœur, mes cousines, puis mes fiancées et mes amies. Je suis obsédé par la femme en tant que phénomène. La présence répétitive des femmes dans mes romans est un désir de comprendre et de rendre hommage.

René Vazquez-Díaz par Olivier Roller, 11 rue de Médicis
© Photo Olivier Roller, avec son aimable autorisation.
René Vázquez-Díaz
à la librairie des éditions Corti, 15 avril 2003


    Écrivain cubain exilé en Suède depuis 1975. Votre statut vous permet de porter quel regard sur votre pays d’origine ? Au-delà de cette question, quelle est la dimension politique de votre roman ?

     Je suis parti de Cuba pendant les jours les plus froids de la Guerre froide. Je suis arrivé en Suède en même temps que d’autres latino-américains. Des argentins, des uruguayens, des chiliens. C’étaient des dictatures de droite violentes et sanglantes. Eux ont toujours eu l’espoir de retourner dans leur pays. Ils avaient la valise déjà prête derrière la porte. Moi non. Je viens d’une révolution populaire avec laquelle je suis rentré en opposition. Je savais qu’il n’y aurait pas de retour possible. J’ai toujours gardé l’espoir de retourner là-bas en tant que visiteur mais je savais que je ne m’autoriserais jamais à revivre là-bas. D’autres cubains sont partis à Miami, en pensant que si Castro tombait, ils reviendraient.
Pour moi, en Suède, cela a été comme pour Jean-Baptiste Bernadotte (Ndlr : maréchal de Napoléon qui devint roi de Suède). Il a été un roi importé. Les suédois avaient besoin d’un roi, ils sont venus en France, ils l’ont choisi et lui ont demandé s’il voulait être roi. Il a dit oui. Il a fait la prouesse de régner sur un pays pendant 25 ans sans comprendre sa langue. Pour lui non plus, il n’y avait pas de retour possible. Je me sens très proche de l’exil de Bernadotte. Mais moi, j’ai appris le suédois et me suis introduit dans la littérature suédoise, à tel point que j’en fais partie aujourd’hui. Je suis suédois et cubain. Grâce à cette double identité, j’ai survécu en Suède. J’ai dit à mes filles, qui sont suédoises, que j’étais une erreur historique.
     Le peuple cubain est un peuple à deux facettes. La première partie de ma trilogie s’appelle L’ère imaginaire, c’est un titre qui m’a été inspiré par José Lezama Lima. Ce dernier a écrit un essai intitulé Les ères imaginaires. Il y élabore une théorie qui m’a permis de comprendre le peuple cubain. Il écrit qu’une ère imaginaire se produit quand un individu ou un collectif humain est pénétré par une métaphore vivante. En réalité, tous les cubains sont pénétrés par l’image vivante de la révolution, indépendamment du fait qu’ils soient pour ou contre. Plusieurs générations de cubains vivent toujours avec cette image, et cette dernière présente plusieurs ramifications, à Cuba, à Miami. Dans Miami, il y a aussi plusieurs ramifications, comme dans Cuba, et c’est la même chose dans chaque individu. C’est ce type de tension que j’ai voulu rendre dans le livre [Un amour qui s'étiole, nde]. Comment l’être humain, petit et presque invalide, évolue-t-il avec la pression historique ? La roue de l’Histoire avance, la révolution, la contre-révolution, l’ingérence des États-Unis, la dépendance économiques de Cuba. Toute cette Histoire avec une majuscule avance mais l’être humain se débat avec des lettres minuscules, juste en dessous de cette grande roue.
     De nombreux critiques, surtout des cubains, ressentent beaucoup d’irritation avec ce livre, parce qu’il ne prend pas position. Ils se demandent ce que je pense en réalité. La question qu’on me pose est : contre qui écris-tu ? Mettons, contre moi-même. J’essaie d’ouvrir les blessures, de gratter pour que le sang sorte. Ce roman possède une dimension politique et c’est comme de la dynamite. Il s’agit d’un règlement de compte entre la jeune génération et la génération précédente qui a tout donné à la révolution. Oracio souhaite obtenir l’attention de son père et en même temps, il refuse l’œuvre de son père. J’en donne une forme très symbolique avec la plate-forme construite dans l’arbre de la cour, sur le kapokier. Elle est déjà présente dans L'Ère imaginaire. Elle a été créée par une autre génération qui avait l’idée géniale de pouvoir s’envoler de là-haut. Cela peut donner l’idée de la Cuba des premières années de la révolution. Tout était possible. Maintenant, une autre génération a le résultat entre les mains. Au lieu de profiter du futur promis par les parents, ils sont en train d’administrer leurs ruines. Donc ils posent des questions. Que s’est-il passé ? Une réponse possible consiste à dire que c’est le temps qui a passé. Mais sont passés également des milliers de faits politiques, un des plus importants étant l’embargo des États-Unis et la prétention des américains d’interférer dans les affaires cubaines.
 

      Quels sont vos projets d’écriture ?
 
    Je commence une nouvelle trilogie. Je ne suis pas du genre à refaire toujours le même livre. La trilogie publiée comprend trois livres distincts [L'Île du Cundeamor, L'Ère imaginaire et Un amour qui s'étiole], même s’ils présentent des thèmes et des personnages communs. La nouvelle trilogie sera très différente, de courts romans, trois histoires de cubains perdus dans le monde, avec une même thématique, la rencontre de ces cubains avec une femme. Cet événement transformera la vie de ces hommes. Il y aura beaucoup d’aventure. Le premier texte sera un roman noir, le deuxième sera érotique et le troisième aura pour thème la gastronomie.