Chapeaux pour Alice

Poundémonium

Larva

La Vie sexuelle des mots

Belles Lettres

Album de Babel

Monstruaire

Portraits d’Antonio Saura

     Julián Ríos, Espagnol

     Voici l’un des très grands écrivains contemporains de langue espagnole.
     Julián Ríos (Galice, 1941) dirige des collections littéraires, appartient au conseil de rédaction de plusieurs revues et collabore, comme narrateur et essayiste, à de nombreuses publications européennes et américaines. D’abord salué par ses pairs, Octavio Páz, Carlos Fuentes, Juan Goytisolo, G. Gabrera Infante…, il est désormais reconnu internationalement. La très vénérable Encyclopaedia Britannica le définit déjà comme un classique postmoderne : “Sans doute la prose espagnole la plus tumultueusement originale du siècle”. Par l’audace, l’ambition et la diversité de sa démarche, “Ríos Grande”, comme le nommait The Guardian de Londres, se rapproche en effet moins de ses contemporains espagnols que de certains glorieux prédécesseurs : la trinité fondatrice qu’il revendique, Rabelais, Cervantès, Sterne, ainsi que d’autres grands joueurs de notre modernité, Pound, Pessoa, Calvino, Schmidt, Pérec ou Joyce dont il est un grand connaisseur.
     Romancier, essayiste et critique d’art, Julián Ríos s’est d’abord fait connaître en 1973 par Solo a dos voces, cosigné avec Octavio Paz (traduit chez Ramsay en 1991). À partir de cette date, il a travaillé à son roman-fleuve ou “novela-ríos”, Larva, un cycle de fictions autonomes bien que communicantes. La sortie du premier titre du cycle, Larva, Babel d’une nuit de la Saint-Jean (1984), un volumineux volume de 600 pages, constitua un événement majeur salué par de grands écrivains de différents pays et reconnu par la critique internationale, depuis El País, de Madrid (“L’entreprise narrative la plus explosive, démesurée et ambitieuse des dernières décades”) ou Quimera, de Barcelone (“Exploit narratif et linguistique qui découvre de nouveaux territoires à la langue espagnole”) jusqu’au Frankfurter Algemeine Zeitung (“Année après année, Julián Ríos construit un roman monumental, Larva, seulement comparable dans son ambition à l’œuvre de James Joyce.”) ; depuis The Observer, de Londres (“Un étonnant hommage à ses semblables, Rabelais, Sterne et spécialement Joyce.”) ou le Japan Times, de Tokyo (“Le plus grand événement culturel de l’ère postfranquiste.”) jusqu’au Choice, de New York (“Ríos prolonge les techniques narratives des Mille et une nuits, Laurence Sterne, James Joyce”), et d’autres publications américaines qui ont salué la traduction de Larva. À cette occasion, The San Francisco Chronicle écrit : “L’un des livres les plus splendides et intelligemment novateurs depuis que Leopold Bloom vagabonda dans les rues de Dublin, une pomme de terre dans la poche.”
     Au moment de la sortie très attendue de Larva en Espagne, Libération reconnaissait : “L’une des grandes aventures postmodernes de l’écriture. Une langue castillane haute comme une tour de Babel.” Et à la question “Pourquoi écrivez-vous ?, posée par le même journal à des écrivains du monde entier, Ríos répondait : “Pour moi, écrire, c’est escrivivir. Je crois que ce mot-valise qui contient et fusionne écrire (escribir) et vivre (vivir), et qui a été inventé par le personnage principal de mon roman Larva, permet de donner une explication personnelle de ma raison d’écrire. Ce qui est sûr, c’est qu’écrire est pour moi un art de vivre, plus vrai que nature, une manière de vivre plus intensément.”
     Depuis lors, cet illusionniste des mots a multiplié les défis. Son œuvre protéique forme des cycles empruntant chacun des chemins très différents. Chez lui alternent en effet œuvres de pure fiction et de critique-fiction, ou encore “romans peints”. La complicité créatrice qu’il entretient avec des peintres de diverses nationalités (Roy Lichtenstein, Antonio Saura, Eduardo Arroyo, R.B. Kitaj…) s’est faite verbe et images, dans plusieurs œuvres, dont Ulysse illustré (1991) réalisé en collaboration avec le peintre Eduardo Arroyo. Nous proposons de découvrir en 1994 Poundemonium et Chapeaux pour Alice, en 1995 Larva et La vie sexuelle des mots, en 1996 Album de Babel, puis en 1998 Monstruaire et Portraits d’Antonio Saura.
     Comme le soulignait Jean-Gabriel Cosculluela dans La Main de Singe : “Avec Julián Ríos, le territoire de la langue n’est plus sourd aux autres langues ; son écriture, d’une extrême intensité, propose une mosaïque de mots cassants la solitude et les limites de la langue, une mise en jeu totale où de part en part la prodigieuse intelligence du texte est traversée par un rire où résonnent ceux de Joyce, Guimarães Rosa et Arno Schmidt. Sans pour autant jamais renoncer à la narration, à l’exemple de Calvino.” Et l’auteur précisait récemment dans une interview : “Ma contrainte majeure, c’est l’histoire que je dois raconter. Je préfère sacrifier n’importe quel jeu de mots : l’histoire ne doit jamais se perdre, même sous sa forme anecdotique. Celle-ci doit toujours tenir sous l’explosion verbale. C’est pourquoi il faut, comme une écuyère, chevaucher deux chevaux à la fois, le cheval de l’anecdote, de l’histoire qui doit courir à travers les pages, et le cheval de la langue, qui fait avancer l’histoire.”

     Extrait de L'encyclomédie humaine de Julián Ríos par Ramon Chao, Le Monde, 12 avril 1996.
     C'est un fictionnaire fou, tortureur et tritureur, obsédé par sa créature : le mot. A la frontière de deux cultures, la castillane et la galicienne, l'Espagnol a appris l'humour, l'ambiguïté et... le doute, une règle de vie.
     (...) l'auteur compte avec ses fidèles Carlos Fuentes, Octavio Paz, Juan Goytisolo... , qui le considèrent comme le rénovateur de la prose espagnole. L'Encyclopaedia Britannica consacre la prose de Rios comme étant " la plus tumultueusement originale du siècle ". Dans les années 70, tous les adultes se sont cassé la tête contre les six faces du Rubik Cube, alors que les enfants agençaient harmonieusement ses couleurs. On n'ira pas jusqu'à dire que le rubicubisme de Rios peut être compris sans difficulté par un gamin de dix ans ; mais il n'est pas indispensable d'avoir des cheveux blancs pour se régler, peu à peu, sur sa longueur d'onde. Une écoute innocente permet de pénétrer dans l'oeuvre sans trop de problèmes, l'essentiel étant de se laisser entraîner par les sons.
     " Vous savez bien ce que ça coûte d'avoir un lecteur ! Je n'en ai peut-être pas beaucoup, mais je suis très fier de ce que mes lecteurs sont des électeurs et même des sélecteurs. " Rios, celui qui fictionne, rejette le lecteur qui ne fonctionne pas. Il a besoin d'un lecteur à l'abri d'idées reçues. La première est que Julian Rios serait un écrivain abscons ; la seconde, qu'il fait partie de l'armée des épigones de Joyce. " Rien de plus ridicule que de traiter Carlo Emilio Gadda, Guimaraes Rosa et Arno Schmidt comme les Joyce italien, brésilien et allemand. Il existe une tradition littéraire qui, depuis Apulée et Pétrone (en passant par Rabelais, Cervantès, Swift, Sterne, Flaubert, Lewis Carroll...), arrive jusqu'à nos jours. C'est dans cette tradition que je me situe. "

     Extrait de La Liberature de Julian Rios par Ramon Chao, Le Monde, 15 juillet 1995.
     Rabelais et Lewis Carroll avaient ouvert la porte du calembour et du nonsense. Joyce, avec d'autres visées, s'y est engouffré : "J'aimerais, disait-il, un langage qui soit au- dessus de tous les langages, un langage auquel servent tous les autres. Je ne puis m'exprimer en anglais sans m'emprisonner dans une tradition. " En un brassage d'au moins une vingtaine de langues (y compris le morse !), Rios, qui, lui non plus, ne pouvait écrire dans son idiome original, s'est aventuré à créer un espagnol universel. La langue de base est bien le castillan, mais un castillan forcé, fracturé, qui se détruit en même temps qu'il se reconstitue étranger à lui-même. Les références culturelles s'emboîtent, s'accouplent, se multiplient apparemment à l'abri de tout contrôle. Mais rien n'y est gratuit. Les jeux de mots obéissent tous à la plus stricte mécanique interne, à la nécessité structurelle du roman, à ce qui appartient en propre à l'auteur et que nous définirions par la jonction entre le Siècle d'or espagnol et le nouveau modernisme. Julián Ríos retourne vers l'endroit lointain, dans la profondeur de la durée où les souvenirs demeurent, cueille les " textravaganzas " de Cervantes, Gongora, Juan de la Cruz (...), les dilue dans son récit, les malaxe avec celles des hétérodoxes de la littérature occidentale (Sterne, Sade, Lautréamont, Mallarmé, Beckett...) et les restitue dans un monde où ne subsistent que des greffiers en langue morte. Dès lors, reconnaître l'ampleur du vide que la négligence a creusé, redécouvrir les formes perdues, revient à rendre neufs les mots de la tribu, comme le souhaitait Mallarmé.




     A l'exception de Solo à deux voix, écrit en collaboration avec Octovio Paz, l'intégralité del'œuvre de Julián Ríos traduite en français figure au catalogue des éditions José Corti.