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Macedonio Fernández (Argentin, 1874-1952)
Les historiens de la mystique juive parlent d'un type de maître appelé Daddik dont la doctrine de la Loi est moins importante que le fait qu'il soit lui-même la Loi. Il y avait quelque chose du Zaddik chez Macedonio. En ces années-là, je l'imitais jusqu'à la simple transcription, jusqu'au plagiat pasionné et plein de dévotion. Je ressentais Macedonio comme étant la métaphysique et la littérature. Ceux qui l'ont précédé ont pu resplendir dans l'histoire, mais c'étaient des brouillons de Macedonio, des versions préalables et imaprfaites. Ne point imiter cette norme aût été une incroyable négligence.
Définir Macedonio Fernández semble une entreprise impossible ; cela revient à définir le rouge en des termes qui appartiennet à une autre couleur. Je pense que l'épithète génial, par ce qu'elle affirme, par ce qu'elle exclut, est peut-être la plus juste que l'on puisse trouver. Macedonio se perpétua dans son uvre, au centre d'une affectueuse mythologie. L'un des grand bonheurs de ma vie, c'est d'avoir été l'ami de Macedonio et de l'avoir vu vivre.
Jorge Luis Borges (extrait du texte de présentation de Ellena Bellemort)
Le maître de Borges
Macedonio Fernández passa sa vie à se méfier des vérités acquises
à imaginer lenvers du monde tel que le langage la forgé
Qui est-il, au vrai, Macedonio Fernández, cet Argentin disparu il y a une quarantaine dannées, et que Borges, non sans quelque raison, appelait son maître, le désignant comme lhomme le plus extraordinaire quil eût jamais connu ?
Pour sen faire une idée, il faudrait demblée citer le début de son Autobiographie, laquelle fait partie du présent ouvrage et ne compte pas plus de trente lignes : Lunivers ou la Réalité et moi naquîmes le 1er juin 1874, et il est facile dajouter que les deux naissances se produisirent près dici et dans une ville de Buenos-Aires. Il y a un monde pour chaque naître, et le pas naître na rien de personnel, mais signifie tout simplement que le monde nest pas. Naître sans le trouver nest pas possible : on na jamais vu un moi se retrouver sans monde à la naissance, ce qui minduit à croire que cest nous-mêmes qui apportons la Réalité qui sy trouve, et quil nen resterait rien si effectivement nous mourions, comme certains craignent.
Des faits plus concrets ? Macedonio fit des études de droit et, son doctorat obtenu, il nexerça sa profession de juriste que pendant quelques années. Il sest marié très jeune, sa femme lui donnant quatre enfants : devenu veuf, en 1920, il les confia à sa famille. Ne disposant que de notions danglais, il entretint cependant une correspondance assez nourrie avec William James lune de ses marottes étant, à lépoque, la possibilité de dévoiler, dans les labyrinthes de la matière, le "substrat atomique du Moi". Enfin, il vécut presque toute sa vie dans de modestes pensions, soit dans la capitale, soit en province, en la seule compagnie de sa guitare et de quelques cahiers que, une fois remplis de ses méditations, il sempressait dabandonner derrière lui lorsquil changeait de domicile, puisquil soutenait Borges le lui entendit dire que supposer que lon peut perdre quelque chose est de lorgueil, lesprit humain étant si pauvre quil est condamné à trouver, perdre et redécouvrir toujours les mêmes perplexités et les mêmes métaphores. Or, en dépit de ce réel détachement à légard de sa littérature qui touche aussi bien à lessai quà la poésie et au roman ou, plutôt, et avant la lettre, à lanti-roman , son uvre complète, dont la publication ne commença que plus de vingt ans après sa mort, compte une dizaine de volumes. À leur sujet, il convient tout de suite dobserver que pas un des titres qui les composent ne saurait donner en lui-même une idée exacte du génie de Macedonio peut-être parce que Dieu lui avait donné tout juste du génie, négligeant de lui accorder du talent et lambition de faire une uvre.
Ainsi, et bien que depuis fort longtemps des universitaires européens et américains se penchent sur son "cas", létonnant Argentin nétait traduit que de façon très fragmentaire en français, en anglais, en allemand, en italien, en polonais
avant que Silvia Baron Supervielle ne propose, hier, les poèmes dElena Bellemort et autres textes (José Corti, 1990), et, aujourdhui, les Papiers de Nouveauvenu. Et, soit dit par parenthèse, on ne saurait assez vanter le labeur intrépide de la traductrice, si lon songe à la véritable guerre que, par moments, se livrent le français et la langue de Macedonio, lequel passa sa vie à se méfier des vérités acquises : à imaginer lenvers du monde tel que le langage la forgé.
Cela le poussait à abonder en paradoxes ce rire de la pensée, cette écume au sommet de la vague de la philosophie. De sorte que si lon essaye disoler, dans ses pages scrupuleusement illogiques, des assertions, celles-ci paraissent se réduire à de simples plaisanteries. Et pourtant, on nest pas loin des jeux de mots des nonsense si chargés de sens dun Lewis Carroll quand, par exemple, à propos dune salle de conférences désertée par le public, Macedonio insinue que sil y avait eu encore un absent, il naurait pas trouvé de place. Ou, dans le cas contraire, que lassistance était si grande que même les non-présents sy trouvaient.
Aussi, lorsque, en parlant dun ami de très haute taille, il le décrit "si grand que sa tête pourrait buter contre son chapeau", ajoutant qu "il atteint le sol avec les pieds", et que cest là que commencent leur amitié et la possibilité de se comprendre. Il détestait les monuments publics parce que, dit-il, ils représentent presque toujours "des hommes portant un pardessus grec ou une ample lévite en marbre", tout en soutenant que chaque ville se doit de posséder une statue en lhonneur de linventeur du côté droit et du côté gauche, de ceux de lavers et du revers, "distinction à laquelle seuls les trous se dérobent". Noublions pas quil conseillait de ne rien entreprendre aujourdhui, "car lavenir est plein de choses prêtes, tellement préférables, et doit dores et déjà se trouver très proche, après tant de Passé". Mais sur un mode plus grave, Macedonio observe que toute situation ressentie, "pour insignifiante en durée ou en intensité quelle soit, représente la totalité de linterrogation de la métaphysique". Ce qui nest pas sans rappeler Wilde, selon lequel, à chaque instant de sa vie, chaque homme est tout ce quil a été et tout ce quil sera. Enfin, au sujet dune personne inconnue dont il feignait de rédiger limpossible biographie, Macedonio disait que, de savoir quil fût possible dignorer autre chose delle, il ne consentirait pas à ce quon le dépasse dans lignorance quil avait patiemment accumulée à son sujet, ni dans la promptitude à la diffuser
Cest ce sentiment dignorance, mais, en loccurence, involontaire et sans allégresse, que le chroniqueur partage, ici, alors quil aurait tant souhaité donner un aperçu de luvre de Macedonio Fernández, susceptible dentraîner le lecteur à la découverte dun écrivain entre tous rare, entre tous solitaire : dun Grec arrivé trop tard en ce monde les astres ayant parfois de ces distractions , qui aurait manqué dinterlocuteurs pour empêcher la dispersion de ses soliloques. Dun homme qui, seul avec lui-même, et tout en répugnant de se sentir quelquun, un monsieur muni de papiers didentité, ne tenait quà être "soi". Et qui, comme Monsieur Teste mais légèrement plus réel que ce personnage fait de mots, et, avec une sorte de bonheur négligent , sobstinait, en jouant de la guitare, dans les longues tenues sur les cordes, à répéter, à marteler les quelques questions qui auront toujours hanté lesprit des poètes, des philosophes : la réalité, lêtre et le non-être, le langage, lorigine des sentiments, le sens de la souffrance dans léconomie du monde
Sans attendre la récompense dune réponse : pour le plaisir socratique de penser.
Hector Bianciotti, Le Monde des livres, 10 avril 1992
Macedonio Fernández fut longtemps pour moi le personnage dun livre de Borges, qui, comme chacun sait, avait le don de transfigurer en légende les être en chair et en os avac lesquels il entretenait des liens damitié. Je limaginais évoluant dans un conte borgésien tout en me souvenant de certaines phrases comme être Macedonio Fernández ou avec une indifférence et une voix de Macedonio Fernández répétait... sorties plus vraisemblablement dunepréface ou dun vers de Borges, jusquau moment déjà lointain où, en feuilletant lAnthologie de la Poésie Argentine de Raúl Gustavo Aguirre, jeux la fortune de tomber sur des poèmes dont le personnage de légende était lauteur.
Silvia Baron Supervielle, préface de Elena Bellemort et autres textes.


 
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