Les Yeux
      Jean-Luc Parant
     par
     Kristell Loquet,
[© K. Loquet]

     Tu me racontes que tu es né le 10 Avril 1944*, à Mégrine dans la banlieue de Tunis, au milieu d’une explosion qui fit perdre à ta mère toutes ses dents.

     *Tu es né en 1944, l’année des inventions de la bombe atomique et de l’ordinateur, l’année de la matière qui éclate en s’éboulant et de la pensée qui s’imprime.
     Comme si ta fabrication de boules et de textes sur les yeux était la réflexion touchable/invisible et intouchable/visible de la matière et de la pensée. Les boules et les textes sur les yeux sont des morceaux de matière et de pensée saisis en plein vol, saisis dans leur cours ininterrompu à travers l’espace et le temps sans fin de ton corps, de ta tête et du monde qui t’entoure.
     Comme s’il existait un « original » de la matière et de la pensée du monde et que les boules et les textes sur les yeux n’en étaient que les reproductions les plus singulières et les plus fidèles. Comme si tes boules et tes textes sur les yeux n’étaient que les impressions du déroulement logique de ta matière et de ta pensée, comme la bombe atomique et l’ordinateur seraient les résultats du développement logique de la matière et de la pensée du monde.
Tu n’es plus dès lors artiste et écrivain, ni même fabricant de boules et de textes sur les yeux, mais simplement découvreur et imprimeur de ta propre matière (ton corps) et de ta propre pensée (ta tête). Comme si, en faisant le tour de tes propres yeux que tu ne vois pas, tu avais fini par voir et parcourir l’intérieur de ton corps et de ta tête que tu as pu projeter à l’identique à l’extérieur et imprimer minutieusement en la matière et la pensée du monde.
     Tu ne fais que remodeler les boules et réécrire les textes sur les yeux comme si tu reconstituais dans ton corps et dans ta tête la matière et la pensée du monde. Comme si tes boules et tes textes sur les yeux correspondaient à une matière et une pensée premières du monde. Comme s’il n’y avait eu qu’une seule matière et qu’une seule pensée du monde depuis toujours, que tu les avais décodées, et que tu en avais trouvé et donné les traductions les plus exactes en les boules et les textes sur les yeux. Comme si tu ne faisais que décoder ton corps et ta tête pour décoder la matière et la pensée du monde, et revenir aux sources de leurs alphabets.
     Comme si la projection de ton corps et de ta tête en les boules et les textes sur les yeux avait trouvé sa juste place dans l’espace et le temps du monde. Tes boules et tes textes sur les yeux sont arrivés au bon endroit et au bon moment de l’espace et du temps qui défilent sous tes yeux qui voient et qui ramènent à leur surface l’ici et maintenant de ton corps et de ta tête.
     L’espace et le temps de ton corps et de ta tête ont fini par rejoindre l’espace et le temps du monde comme les boules et les textes sur les yeux ont fini par rejoindre la matière et la pensée du monde qu’ils reproduisent infiniment loin (sous la forme de l’envahissement) et pour infiniment longtemps (sous le mode du temps rond).

     Encore tout bébé, tu me racontes que tu es tombé très malade parce que tu n’arrivais pas à te nourrir. Tes parents ont dû traverser la Méditerranée pour te faire soigner à Marseille grâce à des piqûres d’eau de mer qui t’ont permis de t’alimenter de nouveau. Depuis tu as toujours été très gourmand, et le soir dans ton lit, avant de t’endormir, tu es capable d’avaler jusqu’à quatre pâtisseries crémeuses. Les cochons et les figues en pâte d’amandes sont tes préférées.
     J’aime imaginer que tu as pu te faire soigner dans le même hôpital que celui dans lequel Rimbaud fut opéré du genou. J’aime imaginer entre vous une parenté qui aille plus loin que celle que j’ai établie sur une photographie que j’ai prise de toi à Charleville-Mézières devant le tableau de Fantin-Latour où tu poses à côté de Verlaine et de Rimbaud.

Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Jean-Luc Parant
Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Jean-Luc Parant,
photo de Kristell Loquet


     Petit, la plus jeune de tes sœurs aînées te tirait par la main pour t’emmener à l’école maternelle puis à l’école primaire, toutes deux proches de l’avenue d’Iéna où tu habitais. Plus tard, vers l’âge de 10 ans, c’est une Peugeot 203 noire avec chauffeur qui t’emmènera aux cours de dessin que tu suivais aux Arts Décoratifs. Dans ces conditions, tu ne te faisais plus prier.
     Tu gardes un mauvais souvenir évident d’une humiliation de la petite école : tu avais eu envie d’étrangler ta maîtresse de CM2 un jour qu’elle t’avait fait une remarque sur une de tes rédactions dans laquelle ton absence de ponctuation lui déplaisait. Tu t’étais accroché à ton bureau, prêt à bondir pour lui sauter dessus, mais quelque chose t’avais retenu au dernier moment.
     Tu te souviens de ta mère qui t’emmenait essayer des chaussures pour t’en choisir une nouvelle paire. Tu adorais que la vendeuse te touche les pieds pour t’enlever ou te mettre les modèles que tu avais choisis. Plus ils étaient nombreux, plus la vendeuse de chaussures te touchait les pieds, et plus tu avais du plaisir.
     Tu me racontes qu’entre 10 et 14 ans environ, tu montais chaque jeudi (qui était alors le jour de congé hebdomadaire des enfants) tout en haut du cognassier de ton jardin de Savigny/Orge où tes parents venaient juste d’emménager. Depuis la cime de cet arbre, tu pouvais voir toute la ville et étendre tout ton corps jusqu’à l’horizon. Comme si tu y étais monté un peu plus haut à chaque fois pour y voir un peu plus loin, dans toutes les directions.
     Le jeudi, tu allais aussi à l’aumônerie dont le prêtre aimait beaucoup tes dessins et tes peintures qu’il avait tenu à exposer. Un de tes camarades, Serge Clar, t’avait acheté un tableau pour la somme de 100 francs. C’était beaucoup pour l’époque et pour les moyens, qu’on suppose modestes, d’un adolescent. Mais tu te souviens de Serge Clar comme de quelqu’un de très riche et de très beau. Il fut probablement ton premier et ton plus jeune collectionneur.
     De 1954 à 1958, ta grand-mère vivait à l’hôtel – restaurant de Langon où elle se faisait servir des côtes d’agneau crues accompagnées de gros sel. Elle devait bien t’en faire goûter un petit bout à chaque fois pour que tu t’en souviennes autant. Au mois de septembre, tu allais régulièrement passer des vacances à Bazas, près de Langon, dans une partie de château que ta mère louait pour voir ta grand-mère, sa propre mère. Dès que ta grand-mère avait rendez-vous avec quelqu’un, elle avait besoin de monter dans sa chambre toutes les cinq minutes pour y faire du vélo imaginaire, renversée en arrière sur son lit. Ça la soulageait de son aérophagie permanente. C’est dans ces campagnes proches de Langon que tu peignais, à la gouache, des arbres, des fermes, des paysages…
     Tu te souviens aussi de vacances passées avec tes parents au Portugal où tu peignais de vieilles barques échouées sur les plages et munies d’yeux sensés veiller à une pêche miraculeuse.
     Vers l’âge de 14 ans, tu prenais des cours communaux de dessin avec Madame Chomelle à Juvisy/Orge. Ils avaient lieu dans une maison appartenant à la mairie de Juvisy, dans une partie située au-dessus de l’atelier d’un ancien prix de Rome. Un jour, tu as cambriolé cet atelier et tu y as volé des pinceaux, des tubes de peinture, de vieux papiers de couleurs, des palettes… Tu étais passé par une fenêtre de cette maison délabrée.
     Dans ce cours que tu suivais, un élève un peu plus âgé que toi peignait des natures mortes. Il était toujours premier, il avait les meilleures notes du cours. Mais il avait pris l’habitude de terminer ses tableaux par une énorme signature blanche. Depuis ce temps, tu n’as jamais voulu signer les tiens. On imagine d’ailleurs bien mal que tu puisses signer une boule. Si les natures mortes de ce garçon étaient belles, la signature qu’il imposait à ses tableaux les gâchait systématiquement.
     Tu me racontes que tu allais en solex au marché de Juvisy où tu achetais de la toile de jute, du blanc d’Espagne et de la colle de peau pour fabriquer les premières toiles que tu as enduites de cire et de bougie. Tu te souviens souvent de ces moments dépensiers.
     Tu me racontes que tu avais un an d’avance quand tu as passé ton brevet à 14 ans et, pour cette épreuve, tu as été reçu premier du département de l’Essonne où tu habitais. À cette occasion, tu as eu ton nom dans Le Figaro et tu étais fier. Encore aujourd’hui, tu aimes découvrir ton nom au détour d’un article de journal (mais plus dans le Figaro) ou de dictionnaire.
     J’ai une photo de toi prise vers cet âge-là sur laquelle on peut te voir fumer une cigarette roulée tandis que tu t’étais déguisé en cow-boy. Parfois, tu portais aussi des lunettes noires. Un jour que ta mère t’avait pincé le bras pour te faire sortir de ton lit, tu as écrasé ces lunettes en mille morceaux sur tes yeux, pour lui faire peur.
     Au lycée, tu portais un grand imperméable noir et, déjà, un chapeau noir aussi. Tu séchais souvent les cours pour aller jouer au flipper dans le bistrot du quartier. Tu y jouais si bien que les filles te regardaient souvent. Tu aimais les séduire.
     Tu avais une mobylette « Paloma » verte et tu me racontes que dessus, tu fonçais « comme une bête ». Un jour que tu allais vraiment trop vite, tu t’es écrasé le menton très fort. Mais dessus, tu étais vraiment heureux.
     Au lycée Jean-Baptiste Corot de Savigny/Orge, on parlait de toi en disant « Parant et sa bande ». Tes copains et tes copines t’aimaient beaucoup. Tu peignais tes chaussures en blanc comme les ont les gangsters chics, comme les chefs de bande.
     Tu dis que si tu n’avais pas écrit tu serais devenu un voyou. Ton père t’a d’ailleurs toujours traité comme tel même si, ironie du sort, tu t’es rendu compte par la suite que le vrai voyou c’était lui puisqu’il échappa de justesse à la prison tandis que la plupart de ses amis n’y coupèrent pas.
     Quand tu allais en cours, on te demandait souvent de lire des textes à voix haute pour la classe parce que tu lisais très bien. Après, tu n’as plus jamais lu à voix haute que tes propres textes, sauf ceux de Valère Novarina en une lecture croisée à la librairie des éditions José Corti. C’était le 19 Février dernier. Peut-être as-tu lu les textes de Valère parce que vous êtes tous deux les « co-grand-pères » d’Octave, né le 25 Mars 2001, le magnifique et bienheureux petit garçon de Marie-Sol, ta fille aînée, et de Virgile, le fils aîné de Valère.


Jean-Luc Parant, Valère Novarina, Octave "Parant-Novarina",
19 février 2002 chez Corti.
© Archives Corti

     Tu écrivais aussi des histoires de désert sans ponctuation que personne ne comprenait. Une fille de ta classe était tombée amoureuse de toi à la suite d’une de tes lectures. Plus tard, tu publias plusieurs livres sans ponctuation aux éditions Christian Bourgois : Les Yeux MMDVI en 1975, La Joie des Yeux en 1977 et Les Yeux du Rêve en 1978.
     Mais les histoires de désert que tu écrivais s’adressaient en fait aux yeux de Titi que tu rencontrais quelques fois dans le train de banlieue qui passait par Savigny/ Orge où tu habitais et par Sainte-Geneviève-des-Bois où Titi descendait. Ta rencontre avec elle est ta seconde mais seule et véritable naissance. Tu avais tout juste 17 ans tandis que Titi n’en avait que 14. C’est avec ses yeux que tu as véritablement commencé à écrire. Tu as d’abord écrit sur les siens avant d’écrire sur tous les yeux, comme Titi a véritablement commencé à peindre quand elle a d’abord peint ses « Je t’aime » qui s’adressaient à toi.
     Tu dis toujours que naître ne suffit pas, qu’il faut renaître pour soi-même.
     Tu dis aussi qu’on écrit d’abord pour la personne que l’on aime, puis pour toutes les autres.

     Après le lycée, tu rentres à l’école Boulle en 1961 où tu resteras jusqu’en 1965. Ton père t’avais loué un studio rue de Lyon dans le 12ème arrondissement de Paris.
     À ta sortie de l’école Boulle, tu as déménagé rue Paul Fort dans le 15ème et tu as travaillé dans une agence de publicité très connue mais dont tu ne te rappelles plus le nom. Tu y avais un poste de « concepteur – rédacteur ». Tu gagnais pas mal d’argent pour l’époque : environ 4000 Francs par mois. Avec Titi, vous mangiez souvent au restaurant. Tu te souviens d’une publicité que tu avais réalisée à l’époque pour une marque de stores. Le slogan en était à peu près le suivant : « Même si le soleil vous tombait sur la tête, les stores untel vous protègeraient de sa lumière ». Mais tu n’es pas resté longtemps dans cette agence (un an seulement, de 1966 à 1967) parce que tu te levais tôt le matin pour aller travailler jusqu’à tard le soir et, finalement, tu ne voyais plus beaucoup Titi qui était pourtant la seule à te rendre voyant. Entre temps, tu t’es marié avec elle, alors qu’elle n’était âgée que de 19 ans, à l’église de Sainte-Geneviève-des-Bois, le 25 mai 1966. Et depuis, tu ne l’as jamais quittée. Le jour de ton mariage, tous tes amis de l’école Boulle étaient là, et tu te souviens que ton père, pour te faire plaisir, t’avait offert des bouteilles de champagne à partager avec eux.
     Marie-Sol, ta fille aînée, naissait quelques mois plus tard, le 12 Août 1966. C’est elle qui deviendra pianiste et t’accompagnera souvent pendant tes lectures. Mais c’est surtout elle qui, petit à petit, fabriquera avec toi un nombre colossal de boules et de tableaux. Marie-Sol est celle de tes filles que tu surnommes « Zette » dans tes innombrables pense-bêtes. Quand elle est née, tu habitais alors Sainte-Geneviève-des-Bois, chez la mère de Titi, en attendant de vous trouver une maison.

     Après l’agence de publicité, tu as travaillé comme prospecteur pour les savons Le Chat. Tu faisais du porte à porte pour faire remplir à ceux qui voulaient bien t’ouvrir des questionnaires sur leurs attentes en matière de savon. Tu avais si bien travaillé, rapporté tant de formulaires, que tu avais été invité par Le Chat à manger dans un grand restaurant.
     Après avoir enquêté pour les savons, tu es devenu expert-comptable dans une usine de théières, cafetières et petit électroménager : la Salam. C’est ton père qui t’avait trouvé ce travail parce qu’il voulait te donner une « situation ». Tu y as travaillé pendant un an et demi. Tu étais très ami avec l’un des employés de bureau de la Salam. Tu te souviens qu’il était martiniquais et tu l’aimais beaucoup. Mais son amitié n’a pas suffit à te retenir et là encore tu as quitté la Salam pour pouvoir être avec Titi et Marie-Sol plus souvent.

     Pendant l’été suivant, c’était en 1967, tu es allé passer des vacances à Cabri au-dessus de Grasse pour faire des soleils en terre avec Titi. Vous y aviez loué une maison et c’est là que tu les as fabriqués : un tout rouge et l’autre tout jaune. Tu dis qu’ils ressemblent à de grosses marguerites et qu’ils sont toujours restés accrochés dans ta maison : à Cérisols, au Poudelay, et maintenant à Rieuchaud. Ils étaient en quelque sorte les visionnaires de ton œuvre. Tu m’as dessiné ces soleils qui portent des yeux, comme si ces yeux étaient l’intérieur du soleil à l’extérieur, et comme si l’intérieur du soleil à l’extérieur n’était plus du feu qui brûle mais de la lumière qui éclaire et nous rend tous voyants. Titi ne cessera jamais de travailler avec et à côté de toi.
Vous avez vécu pendant un mois dans cette maison de vacances.
     À ton retour, tu as habité un HLM à Sainte-Geneviève-des-Bois et tu as travaillé dans la même ville comme manutentionnaire - magasinier chez Carrefour. Tu rangeais des boîtes de conserves par centaines (des boîtes de poissons, de crabes, de sardines, de harengs… « Saupiquet », tu t’en rappelles) et tu ne supportais pas qu’une boîte soit à l’envers ou de taille différente de celles qu’elle chevauchait ou dont elle était surmontée. Tu dis que ton rayon était le mieux rangé de tout le magasin. C’est là que tu as commencé à apprendre à ranger et à empiler. Même si on ne peut pas dire que les boules s’empilent. Tu les as plutôt éboulées et, toutes seules, elles ont trouvé leur ordre aléatoirement.
     Tu travaillais chez Carrefour le soir, de 20 heures à minuit pendant les week-ends. Ça te laissait beaucoup plus de temps pour être avec Titi et Marie-Sol, et surtout pour travailler.
     Pendant cette période, tu donnais aussi des cours de dessin à des adolescents dans une école privée de la rue des Petits Champs. En réalité, tu me racontes que tu n’as donné que deux des cours prévus. Car le directeur de l’école aimait beaucoup tes boules et tes tableaux, il t’en achetait régulièrement et te fournissait de vrais salaires en plus de faux bulletins de paie. Ça te faisait toujours un peu d’argent, pratiquement tous les mois, tu t’en souviens.

     Sibylle, ta seconde fille, naît le 15 Janvier 1970. C’est elle qui, dès l’âge de 12 ans, tapera tous tes textes et t’accompagnera dans certaines de tes lectures avec sa musique de machine à écrire. Sibylle travaillera avec Marie-Sol pratiquement jour et nuit pendant les neuf mois qui ont précédé l’exposition « 100 001 boules » du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 1985, et réussira également à réaliser un très grand nombre des échanges que vous entreprendrez un peu plus tard, comme une vraie « femme d’affaires ». Sibylle est celle de tes filles que tu surnommes « Sib ». Le 20 Octobre 2001, la délicate Zoé, sa première petite fille, est née.
     Michel Butor, qui habitait alors Sainte-Geneviève-des-Bois, était venu te rendre visite dans ton HLM en 1969. C’est lui qui t’a lu le premier et qui t’a incité à publier tes textes dans des revues. Il enverra l’un d’eux à Georges Lambrichs qui te publie pour la première fois dans les Cahiers du Chemin, en Octobre 1970. Michel Butor sera également un des premiers à t’acheter une série de tableaux que l’on pouvait regarder recto verso.
     Quand tu quittes Sainte-Geneviève-des-Bois en Mai 1971, tu laisses une de tes grosses boules en cire dans l’appartement du HLM que tu habitais parce qu’elle ne passait par aucune des portes. Tu avais fait cette boule à partir du manteau de mariage de Titi pour lui donner du volume. Les boules commençaient déjà à manger l’intérieur de ta maison et tous les objets de ton quotidien. Tu m’a un jour montré cet appartement et tu te demandais si on ne pouvait pas encore trouver quelques boules ou tableaux datant de cette époque et qui se seraient heureusement perdus dans les caves de l’immeuble.
     Quand tu quittes ton HLM en Mai 1971, c’est pour le château de Rieuchaud, à Buis-les-Baronnies dans la Drôme, pour aller y habiter la ferme attenante, sur l’invitation de Claude Faraggi, ton ami. Le propriétaire du château avait fait de cette ferme une sorte de « résidence d’artiste ». Tu y feras ta première exposition pendant l’été, seulement quelques mois après ton arrivée : un éboulement en cire sur le chemin qui relie le château à la ferme. Tu vivras à Buis-les-Baronnies jusqu’en Mai 1973, et tu te souviens de cet endroit comme du lieu où tout a commencé, où tu fus toujours heureux.
     Entre temps, en 1972, tu commences à échanger tes dessins (les yeux ouverts, les yeux fermés) et tes boules contre des vêtements : les vêtements chics de Vicky Rémi qui possédait alors les magasins « Chose » de Saint-Tropez et de Nice. Avec Titi, vous étiez toujours bien habillés.
     Tu me racontes que tu as eu le prix Fénéon en Février ou Mars 1973, en même temps que l’artiste Bernard Moninot. Tu as gagné assez d’argent grâce à la dotation de ce prix qui récompensait tes boules ainsi que grâce à l’achat du Fonds National d’Art Contemporain de tes 147 premières boules et leurs textes (exposées à Beaubourg de 1977 à 1979) pour t’acheter Cérisols en Ariège, la maison la moins chère et la plus perdue de toute la France. Tu quittes Buis-les-Baronnies en Mai et pars t’installer à Cérisols, dans le lieu-dit « Cap de las Bordes », nom que l’on peut voir écrit sur un panneau de signalisation routière, mais que tu transformeras en « Le Bout des Bordes » : le lieu des boules, des yeux et des horloges d’amour de Titi.
     Le Bout des Bordes donnera son nom au journal que tu feras paraître tous les 29 Octobre de 1975 à 1978, puis en 1980 avec un numéro double pour rattraper 1979, année restée sans publication du journal. Le 29 Octobre : pour l’anniversaire de Titi, pour l’aimer jusqu’à la fin des temps. 1975 est aussi l’année de publication de ton premier livre Les Yeux CIII CXXV aux éditions Fata Morgana.
     Dans le journal du Bout des Bordes, tu inviteras des centaines de gens à participer à ton œuvre encyclopédique tout autour de la sphérologie qui se rapporte aux yeux et aux boules. Tu imprimeras un papier à lettre sur l’en-tête duquel tu intituleras ta maison « Institut de Sphérologie».

     De ta rencontre avec Dominique en 1978, naissent Anaïs et Noémie, tes deux plus jeunes filles, nées respectivement le 05 Avril 1980 et le 17 Août 1981. Elles agrandissent un peu plus l’entreprise familiale puisqu’elles t’aideront à gratter, brosser, trouer et installer tes boules dans tous les lieux d’exposition où tu les emmèneras. Aujourd’hui, Anaïs est une de tes plus admiratives et ferventes collectionneuses tandis que Noémie t’a offert son œil critique en écrivant pour toi la quatrième de couverture de ton livre Les Yeux qui vient de paraître aux éditions José Corti. Anaïs c’est aussi « Pouf », et Noémie c’est encore « Mimi ».

    À Cérisols, tu me racontes que tu as fabriqué des balcons tout autour de ta maison pour pouvoir avoir une vue complète sur les Pyrénées, et marcher le long d’une sorte de chemin de ronde sur lequel tu pouvais faire le guet. Et voir dans toutes les directions, en tous lieux, c’est pour toi n’être nulle part. Tu as aussi planté des palmiers dans ton jardin, pour faire du Bout des Bordes un ailleurs et en même temps un nulle part ; un quelque part dans n’importe quel pays.

     En 1987, Dominique donne naissance à Quentin que tu surnommes « Youyou » ou « Fronfron » et que tu appelleras « La Chance », après t’être proclamé « Le Roi », avoir appelé Titi « Le Génie » et tes quatre filles « Les Fées » : les 7 habitants du plus petit royaume de la terre qui compte également 130 animaux et 355 000 m2.
Si tu appelles Quentin « La Chance », c’est parce que sa naissance coïncide avec le moment à partir duquel tu as commencé à exposer tes boules et tes tableaux dans de multiples endroits et à gagner, grâce à eux, beaucoup d’argent. Avec tout cet argent, tu as acheté en 1992 un château trop grand où il faisait très froid : le Poudelay, à seulement 7 kilomètres de Cérisols. Et beaucoup d’objets car tu t’es mis à tout collectionner : des voitures de collection (tu en as eu jusqu’à 14), des meubles, des bijoux, de la vaisselle… mais surtout des centaines d’animaux empaillés. Ces derniers ont d’ailleurs fini par envahir tes boules et rejoindre tes textes. Tu venais d’écrire L’Adieu aux animaux aux éditions Christian Bourgois en 1988, Oiseau chez les éditeurs Evidant en 1990 et Les animaux, les enfants, les femmes, les hommes aux éditions La Différence en 1991.
     En plus de l’argent que tu gagnais, tu as échangé ton travail contre de multiples choses : la Jaguar rouge (entre autres) que l’on peut voir exposée en permanence au Musée d’Art Contemporain de Marseille, des vêtements chez Agnès B. en 1989 ou chez Daniel Hechter en 1991, des chaussures par centaines, du matériel Hi-Fi, de la nourriture dans des supermarchés, des nuits d’hôtel, des repas dans de très bons restaurants, des ammonites dans un musée, du mobilier, des bijoux à des diamantaires, des palettes entières de cadres, des objets publicitaires…et, plus récemment, un nombre incalculable de collections complètes de livres que tu échanges contre des œuvres avec les éditions Christian Bourgois, Fata Morgana, La Différence, Ivréa, José Corti, Tarabuste, Marval…
     Tout ça, tu l’as entassé dans ton château du Poudelay jusqu’au début de l’année 2000.
     De 1992 à 2000, en plus d’avoir réalisé un très grand nombre d’expositions, tu as publié un très grand nombre de livres : Les Machines à voir LXXXII DCCLVIII aux éditions La Différence en 1993, Dix chants pour tourner en rond aux éditions La Différence en 1994, Les Frontières de l’insaisissable aux éditions Spectres Familiers en 1994, Éboulement aux éditions du Musée d’Art Contemporain de Lyon en 1996, Les Yeux encore aux éditions La Conscience du Vilebrequin , Autoportrait – Explosion aux éditions La Différence, Les yeux, les boules, les boules, les yeux aux éditions de la Réunion des Musées Nationaux pour ce qui concerne l’année 1999, et Le Grand Livre de Jean-Luc Parant, Collection « Les Irréguliers » aux éditions La Différence en 2000 qui est une sorte de catalogue rétrospectif et critique de ton œuvre. Comme si tu étais parvenu à une sorte de point d’équinoxe dans ton travail qui te permettait de revenir dessus sans en rompre l’équilibre.
     Puis au cours de l’année 2000, tu as tout recommencé. Tu as vendu ton château, un certain nombre de voitures et d’objets, et tu es revenu t’installer à Buis-les-Baronnies, dans cette maison de Rieuchaud que tu avais quittée 27 ans plus tôt. Tu y habites le château et non plus la ferme, transformée depuis lors en Maison de l’Escalade. Rieuchaud est devenu « La Maison de l’Art Vivant » car tu as racheté cette maison avec le projet de l’ouvrir en partie au public. Une partie de ta maison se présente donc comme un musée rempli d’œuvres de toi, de Titi et d’artistes que tu as rencontrés et avec lesquels tu as échangé leurs œuvres, tandis que le reste ressemble plutôt à une sorte d’immense cabinet de curiosités désordonné où continuent de s’ébouler les boules, les textes sur les yeux et les horloges d’amour, mais aussi toutes les collections de livres que tu as échangées et qui, en s’accumulant, rempliront petit à petit tous les murs de ta maison, tous les murs de ton château-livre.
C’est Marie-Sol qui s’occupe aujourd’hui ardemment de la Maison de l’Art Vivant.

    En 1975, deux ans après ton arrivée à Cérisols en Ariège, tu avais fait fabriquer un tampon encreur (visible) à ton nom auquel était jointe la détermination « Fabricant de boules et de textes sur les yeux ». En 2002, deux ans après ton arrivée à Buis-les-Baronnies dans la Drôme, tu as fait fabriquer un tampon gaufreur (touchable) à ton nom auquel est jointe la détermination « Imprimeur de sa propre matière et de sa propre pensée ».
Comme si tout recommençait pour que cette seconde hémisphère de ta vie complète la première, pour que la nuit succède au jour ou le jour à la nuit, pour que le touchable/invisible complète le visible/intouchable.


Jean-Luc Parant devant une bibliothèque de cire échangée avec Corti
contre des livres du fonds.
© Archives Corti

    En Février 2002, tu dis publier ton véritable premier livre : Les Yeux aux éditions José Corti. En 1975, tu avais déjà donné ce titre aux deux premiers livres que tu publiais simultanément chez Fata Morgana et Christian Bourgois. Comme si, aujourd’hui, tu n’avais encore écrit que la première moitié de tous les livres que tu as à saisir dans l’espace et le temps de la pensée du monde. Comme si, aujourd’hui, tu étais bien en train de tout recommencer.






Les Yeux MMDVI, éditions Christian Bourgois, 1976
Les Yeux CIII CXXV (frontispice de Jean Dubuffet), éditions Fata Morgana, 1976
La Joie des yeux, éditions Christian Bourgois, 1977
Les Yeux du rêve, éditions Christian Bourgois, 1978
Le mot Boules, éditions Fata Morgana, 1980
Le mot Yeux, éditions Fata Morgana, 1980
Le Bout des Bordes, éditions Obliques, 1980
Le Hasard des yeux ou la main de la providence, éditions L’Originel, 1982
Comme une petite terre aveugle, éditions Lettres Vives, 1983
Le Chant des yeux, éditions Tribu, 1984
Le Voyage des yeux (illustrations de G. Fromanger), éditions Carte Blanche, 1985
L’Adieu aux animaux, éditions Christian Bourgois, 1988
Le Génie des yeux, éditions Les Écrits des Forges, Québec, 1988
La main gauche et la main droite (photos de F. Lagarde), éditions Gris Banal, 1988
La face et le profil, éditions Lettres Vives, 1988
Oiseau, Les Éditeurs Évidant, 1990
Nuit, Les Éditeurs Évidant, 1990
Les Yeux goinfres, éditions Voix, 1990
De couple en boule, éditions Fata Morgana (avec Titi), 1990
Le Vertige, éditions Créaphis (photos de P. Mercier), 1990
Le Bouleversement, éditions La Différence, 1990
Les animaux, les enfants, les femmes, les hommes, éditions La Différence, 1991
Les Machines à voir LXXXII DCCLVIII, éditions La Différence, 1993
Dix chants pour tourner en rond, éditions La Différence, 1994
Les Frontières de l’insaisissable, éditions Spectres Familiers, 1994
Éboulement, éditions du Musée d’Art Contemporain de Lyon, 1996
Les Yeux encore, éditions La Conscience du Vilebrequin, 1999
Autoportrait – Explosion, éditions La Différence, 1999
Les boules, les yeux, les yeux, les boules, éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 1999
Le Grand Livre de Jean-Luc Parant, Collection « Les Irréguliers », éditions La Différence, 2000
Les animaux, le retour, éditions Fata Morgana, 2001
De si près, aveuglément, éditions Mémo, 2001
À la trace des yeux, éditions Voix, 2001
L’œil-né, éditions Fata Morgana, 2001
Les Yeux, éditions Corti, 2002.


Jean-Luc Parant, Kristell Loquet
au 60 rue Monsieur le Prince, 19 février 2002
Archives Corti

Sur le Web :


Le site de Jean-Luc et Titi Parant

Un projet pédagogique avec Jean-Luc Parant

Un texte de Jean-Luc Parant en ligne : de l'apparition à la disparition

Un article du Matricule des Anges