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Jean-Luc Parant
par
Kristell Loquet, [© K. Loquet]
Tu me racontes que tu es né le 10 Avril 1944*, à Mégrine dans la banlieue de Tunis, au milieu dune explosion qui fit perdre à ta mère toutes ses dents.
*Tu es né en 1944, lannée des inventions de la bombe atomique et de lordinateur, lannée de la matière qui éclate en séboulant et de la pensée qui simprime.
Comme si ta fabrication de boules et de textes sur les yeux était la réflexion touchable/invisible et intouchable/visible de la matière et de la pensée. Les boules et les textes sur les yeux sont des morceaux de matière et de pensée saisis en plein vol, saisis dans leur cours ininterrompu à travers lespace et le temps sans fin de ton corps, de ta tête et du monde qui tentoure.
Comme sil existait un « original » de la matière et de la pensée du monde et que les boules et les textes sur les yeux nen étaient que les reproductions les plus singulières et les plus fidèles. Comme si tes boules et tes textes sur les yeux nétaient que les impressions du déroulement logique de ta matière et de ta pensée, comme la bombe atomique et lordinateur seraient les résultats du développement logique de la matière et de la pensée du monde.
Tu nes plus dès lors artiste et écrivain, ni même fabricant de boules et de textes sur les yeux, mais simplement découvreur et imprimeur de ta propre matière (ton corps) et de ta propre pensée (ta tête). Comme si, en faisant le tour de tes propres yeux que tu ne vois pas, tu avais fini par voir et parcourir lintérieur de ton corps et de ta tête que tu as pu projeter à lidentique à lextérieur et imprimer minutieusement en la matière et la pensée du monde.
Tu ne fais que remodeler les boules et réécrire les textes sur les yeux comme si tu reconstituais dans ton corps et dans ta tête la matière et la pensée du monde. Comme si tes boules et tes textes sur les yeux correspondaient à une matière et une pensée premières du monde. Comme sil ny avait eu quune seule matière et quune seule pensée du monde depuis toujours, que tu les avais décodées, et que tu en avais trouvé et donné les traductions les plus exactes en les boules et les textes sur les yeux. Comme si tu ne faisais que décoder ton corps et ta tête pour décoder la matière et la pensée du monde, et revenir aux sources de leurs alphabets.
Comme si la projection de ton corps et de ta tête en les boules et les textes sur les yeux avait trouvé sa juste place dans lespace et le temps du monde. Tes boules et tes textes sur les yeux sont arrivés au bon endroit et au bon moment de lespace et du temps qui défilent sous tes yeux qui voient et qui ramènent à leur surface lici et maintenant de ton corps et de ta tête.
Lespace et le temps de ton corps et de ta tête ont fini par rejoindre lespace et le temps du monde comme les boules et les textes sur les yeux ont fini par rejoindre la matière et la pensée du monde quils reproduisent infiniment loin (sous la forme de lenvahissement) et pour infiniment longtemps (sous le mode du temps rond).
Encore tout bébé, tu me racontes que tu es tombé très malade parce que tu narrivais pas à te nourrir. Tes parents ont dû traverser la Méditerranée pour te faire soigner à Marseille grâce à des piqûres deau de mer qui tont permis de talimenter de nouveau. Depuis tu as toujours été très gourmand, et le soir dans ton lit, avant de tendormir, tu es capable davaler jusquà quatre pâtisseries crémeuses. Les cochons et les figues en pâte damandes sont tes préférées.
Jaime imaginer que tu as pu te faire soigner dans le même hôpital que celui dans lequel Rimbaud fut opéré du genou. Jaime imaginer entre vous une parenté qui aille plus loin que celle que jai établie sur une photographie que jai prise de toi à Charleville-Mézières devant le tableau de Fantin-Latour où tu poses à côté de Verlaine et de Rimbaud.

Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Jean-Luc Parant,
photo de Kristell Loquet
Petit, la plus jeune de tes surs aînées te tirait par la main pour temmener à lécole maternelle puis à lécole primaire, toutes deux proches de lavenue dIéna où tu habitais. Plus tard, vers lâge de 10 ans, cest une Peugeot 203 noire avec chauffeur qui temmènera aux cours de dessin que tu suivais aux Arts Décoratifs. Dans ces conditions, tu ne te faisais plus prier.
Tu gardes un mauvais souvenir évident dune humiliation de la petite école : tu avais eu envie détrangler ta maîtresse de CM2 un jour quelle tavait fait une remarque sur une de tes rédactions dans laquelle ton absence de ponctuation lui déplaisait. Tu tétais accroché à ton bureau, prêt à bondir pour lui sauter dessus, mais quelque chose tavais retenu au dernier moment.
Tu te souviens de ta mère qui temmenait essayer des chaussures pour ten choisir une nouvelle paire. Tu adorais que la vendeuse te touche les pieds pour tenlever ou te mettre les modèles que tu avais choisis. Plus ils étaient nombreux, plus la vendeuse de chaussures te touchait les pieds, et plus tu avais du plaisir.
Tu me racontes quentre 10 et 14 ans environ, tu montais chaque jeudi (qui était alors le jour de congé hebdomadaire des enfants) tout en haut du cognassier de ton jardin de Savigny/Orge où tes parents venaient juste demménager. Depuis la cime de cet arbre, tu pouvais voir toute la ville et étendre tout ton corps jusquà lhorizon. Comme si tu y étais monté un peu plus haut à chaque fois pour y voir un peu plus loin, dans toutes les directions.
Le jeudi, tu allais aussi à laumônerie dont le prêtre aimait beaucoup tes dessins et tes peintures quil avait tenu à exposer. Un de tes camarades, Serge Clar, tavait acheté un tableau pour la somme de 100 francs. Cétait beaucoup pour lépoque et pour les moyens, quon suppose modestes, dun adolescent. Mais tu te souviens de Serge Clar comme de quelquun de très riche et de très beau. Il fut probablement ton premier et ton plus jeune collectionneur.
De 1954 à 1958, ta grand-mère vivait à lhôtel restaurant de Langon où elle se faisait servir des côtes dagneau crues accompagnées de gros sel. Elle devait bien ten faire goûter un petit bout à chaque fois pour que tu ten souviennes autant. Au mois de septembre, tu allais régulièrement passer des vacances à Bazas, près de Langon, dans une partie de château que ta mère louait pour voir ta grand-mère, sa propre mère. Dès que ta grand-mère avait rendez-vous avec quelquun, elle avait besoin de monter dans sa chambre toutes les cinq minutes pour y faire du vélo imaginaire, renversée en arrière sur son lit. Ça la soulageait de son aérophagie permanente. Cest dans ces campagnes proches de Langon que tu peignais, à la gouache, des arbres, des fermes, des paysages
Tu te souviens aussi de vacances passées avec tes parents au Portugal où tu peignais de vieilles barques échouées sur les plages et munies dyeux sensés veiller à une pêche miraculeuse.
Vers lâge de 14 ans, tu prenais des cours communaux de dessin avec Madame Chomelle à Juvisy/Orge. Ils avaient lieu dans une maison appartenant à la mairie de Juvisy, dans une partie située au-dessus de latelier dun ancien prix de Rome. Un jour, tu as cambriolé cet atelier et tu y as volé des pinceaux, des tubes de peinture, de vieux papiers de couleurs, des palettes
Tu étais passé par une fenêtre de cette maison délabrée.
Dans ce cours que tu suivais, un élève un peu plus âgé que toi peignait des natures mortes. Il était toujours premier, il avait les meilleures notes du cours. Mais il avait pris lhabitude de terminer ses tableaux par une énorme signature blanche. Depuis ce temps, tu nas jamais voulu signer les tiens. On imagine dailleurs bien mal que tu puisses signer une boule. Si les natures mortes de ce garçon étaient belles, la signature quil imposait à ses tableaux les gâchait systématiquement.
Tu me racontes que tu allais en solex au marché de Juvisy où tu achetais de la toile de jute, du blanc dEspagne et de la colle de peau pour fabriquer les premières toiles que tu as enduites de cire et de bougie. Tu te souviens souvent de ces moments dépensiers.
Tu me racontes que tu avais un an davance quand tu as passé ton brevet à 14 ans et, pour cette épreuve, tu as été reçu premier du département de lEssonne où tu habitais. À cette occasion, tu as eu ton nom dans Le Figaro et tu étais fier. Encore aujourdhui, tu aimes découvrir ton nom au détour dun article de journal (mais plus dans le Figaro) ou de dictionnaire.
Jai une photo de toi prise vers cet âge-là sur laquelle on peut te voir fumer une cigarette roulée tandis que tu tétais déguisé en cow-boy. Parfois, tu portais aussi des lunettes noires. Un jour que ta mère tavait pincé le bras pour te faire sortir de ton lit, tu as écrasé ces lunettes en mille morceaux sur tes yeux, pour lui faire peur.
Au lycée, tu portais un grand imperméable noir et, déjà, un chapeau noir aussi. Tu séchais souvent les cours pour aller jouer au flipper dans le bistrot du quartier. Tu y jouais si bien que les filles te regardaient souvent. Tu aimais les séduire.
Tu avais une mobylette « Paloma » verte et tu me racontes que dessus, tu fonçais « comme une bête ». Un jour que tu allais vraiment trop vite, tu tes écrasé le menton très fort. Mais dessus, tu étais vraiment heureux.
Au lycée Jean-Baptiste Corot de Savigny/Orge, on parlait de toi en disant « Parant et sa bande ». Tes copains et tes copines taimaient beaucoup. Tu peignais tes chaussures en blanc comme les ont les gangsters chics, comme les chefs de bande.
Tu dis que si tu navais pas écrit tu serais devenu un voyou. Ton père ta dailleurs toujours traité comme tel même si, ironie du sort, tu tes rendu compte par la suite que le vrai voyou cétait lui puisquil échappa de justesse à la prison tandis que la plupart de ses amis ny coupèrent pas.
Quand tu allais en cours, on te demandait souvent de lire des textes à voix haute pour la classe parce que tu lisais très bien. Après, tu nas plus jamais lu à voix haute que tes propres textes, sauf ceux de Valère Novarina en une lecture croisée à la librairie des éditions José Corti. Cétait le 19 Février dernier. Peut-être as-tu lu les textes de Valère parce que vous êtes tous deux les « co-grand-pères » dOctave, né le 25 Mars 2001, le magnifique et bienheureux petit garçon de Marie-Sol, ta fille aînée, et de Virgile, le fils aîné de Valère.

Jean-Luc Parant, Valère Novarina, Octave "Parant-Novarina",
19 février 2002 chez Corti.
© Archives Corti
Tu écrivais aussi des histoires de désert sans ponctuation que personne ne comprenait. Une fille de ta classe était tombée amoureuse de toi à la suite dune de tes lectures. Plus tard, tu publias plusieurs livres sans ponctuation aux éditions Christian Bourgois : Les Yeux MMDVI en 1975, La Joie des Yeux en 1977 et Les Yeux du Rêve en 1978.
Mais les histoires de désert que tu écrivais sadressaient en fait aux yeux de Titi que tu rencontrais quelques fois dans le train de banlieue qui passait par Savigny/ Orge où tu habitais et par Sainte-Geneviève-des-Bois où Titi descendait. Ta rencontre avec elle est ta seconde mais seule et véritable naissance. Tu avais tout juste 17 ans tandis que Titi nen avait que 14. Cest avec ses yeux que tu as véritablement commencé à écrire. Tu as dabord écrit sur les siens avant décrire sur tous les yeux, comme Titi a véritablement commencé à peindre quand elle a dabord peint ses « Je taime » qui sadressaient à toi.
Tu dis toujours que naître ne suffit pas, quil faut renaître pour soi-même.
Tu dis aussi quon écrit dabord pour la personne que lon aime, puis pour toutes les autres.
Après le lycée, tu rentres à lécole Boulle en 1961 où tu resteras jusquen 1965. Ton père tavais loué un studio rue de Lyon dans le 12ème arrondissement de Paris.
À ta sortie de lécole Boulle, tu as déménagé rue Paul Fort dans le 15ème et tu as travaillé dans une agence de publicité très connue mais dont tu ne te rappelles plus le nom. Tu y avais un poste de « concepteur rédacteur ». Tu gagnais pas mal dargent pour lépoque : environ 4000 Francs par mois. Avec Titi, vous mangiez souvent au restaurant. Tu te souviens dune publicité que tu avais réalisée à lépoque pour une marque de stores. Le slogan en était à peu près le suivant : « Même si le soleil vous tombait sur la tête, les stores untel vous protègeraient de sa lumière ». Mais tu nes pas resté longtemps dans cette agence (un an seulement, de 1966 à 1967) parce que tu te levais tôt le matin pour aller travailler jusquà tard le soir et, finalement, tu ne voyais plus beaucoup Titi qui était pourtant la seule à te rendre voyant. Entre temps, tu tes marié avec elle, alors quelle nétait âgée que de 19 ans, à léglise de Sainte-Geneviève-des-Bois, le 25 mai 1966. Et depuis, tu ne las jamais quittée. Le jour de ton mariage, tous tes amis de lécole Boulle étaient là, et tu te souviens que ton père, pour te faire plaisir, tavait offert des bouteilles de champagne à partager avec eux.
Marie-Sol, ta fille aînée, naissait quelques mois plus tard, le 12 Août 1966. Cest elle qui deviendra pianiste et taccompagnera souvent pendant tes lectures. Mais cest surtout elle qui, petit à petit, fabriquera avec toi un nombre colossal de boules et de tableaux. Marie-Sol est celle de tes filles que tu surnommes « Zette » dans tes innombrables pense-bêtes. Quand elle est née, tu habitais alors Sainte-Geneviève-des-Bois, chez la mère de Titi, en attendant de vous trouver une maison.
Après lagence de publicité, tu as travaillé comme prospecteur pour les savons Le Chat. Tu faisais du porte à porte pour faire remplir à ceux qui voulaient bien touvrir des questionnaires sur leurs attentes en matière de savon. Tu avais si bien travaillé, rapporté tant de formulaires, que tu avais été invité par Le Chat à manger dans un grand restaurant.
Après avoir enquêté pour les savons, tu es devenu expert-comptable dans une usine de théières, cafetières et petit électroménager : la Salam. Cest ton père qui tavait trouvé ce travail parce quil voulait te donner une « situation ». Tu y as travaillé pendant un an et demi. Tu étais très ami avec lun des employés de bureau de la Salam. Tu te souviens quil était martiniquais et tu laimais beaucoup. Mais son amitié na pas suffit à te retenir et là encore tu as quitté la Salam pour pouvoir être avec Titi et Marie-Sol plus souvent.
Pendant lété suivant, cétait en 1967, tu es allé passer des vacances à Cabri au-dessus de Grasse pour faire des soleils en terre avec Titi. Vous y aviez loué une maison et cest là que tu les as fabriqués : un tout rouge et lautre tout jaune. Tu dis quils ressemblent à de grosses marguerites et quils sont toujours restés accrochés dans ta maison : à Cérisols, au Poudelay, et maintenant à Rieuchaud. Ils étaient en quelque sorte les visionnaires de ton uvre. Tu mas dessiné ces soleils qui portent des yeux, comme si ces yeux étaient lintérieur du soleil à lextérieur, et comme si lintérieur du soleil à lextérieur nétait plus du feu qui brûle mais de la lumière qui éclaire et nous rend tous voyants. Titi ne cessera jamais de travailler avec et à côté de toi.
Vous avez vécu pendant un mois dans cette maison de vacances.
À ton retour, tu as habité un HLM à Sainte-Geneviève-des-Bois et tu as travaillé dans la même ville comme manutentionnaire - magasinier chez Carrefour. Tu rangeais des boîtes de conserves par centaines (des boîtes de poissons, de crabes, de sardines, de harengs
« Saupiquet », tu ten rappelles) et tu ne supportais pas quune boîte soit à lenvers ou de taille différente de celles quelle chevauchait ou dont elle était surmontée. Tu dis que ton rayon était le mieux rangé de tout le magasin. Cest là que tu as commencé à apprendre à ranger et à empiler. Même si on ne peut pas dire que les boules sempilent. Tu les as plutôt éboulées et, toutes seules, elles ont trouvé leur ordre aléatoirement.
Tu travaillais chez Carrefour le soir, de 20 heures à minuit pendant les week-ends. Ça te laissait beaucoup plus de temps pour être avec Titi et Marie-Sol, et surtout pour travailler.
Pendant cette période, tu donnais aussi des cours de dessin à des adolescents dans une école privée de la rue des Petits Champs. En réalité, tu me racontes que tu nas donné que deux des cours prévus. Car le directeur de lécole aimait beaucoup tes boules et tes tableaux, il ten achetait régulièrement et te fournissait de vrais salaires en plus de faux bulletins de paie. Ça te faisait toujours un peu dargent, pratiquement tous les mois, tu ten souviens.
Sibylle, ta seconde fille, naît le 15 Janvier 1970. Cest elle qui, dès lâge de 12 ans, tapera tous tes textes et taccompagnera dans certaines de tes lectures avec sa musique de machine à écrire. Sibylle travaillera avec Marie-Sol pratiquement jour et nuit pendant les neuf mois qui ont précédé lexposition « 100 001 boules » du Musée dArt Moderne de la Ville de Paris en 1985, et réussira également à réaliser un très grand nombre des échanges que vous entreprendrez un peu plus tard, comme une vraie « femme daffaires ». Sibylle est celle de tes filles que tu surnommes « Sib ». Le 20 Octobre 2001, la délicate Zoé, sa première petite fille, est née.
Michel Butor, qui habitait alors Sainte-Geneviève-des-Bois, était venu te rendre visite dans ton HLM en 1969. Cest lui qui ta lu le premier et qui ta incité à publier tes textes dans des revues. Il enverra lun deux à Georges Lambrichs qui te publie pour la première fois dans les Cahiers du Chemin, en Octobre 1970. Michel Butor sera également un des premiers à tacheter une série de tableaux que lon pouvait regarder recto verso.
Quand tu quittes Sainte-Geneviève-des-Bois en Mai 1971, tu laisses une de tes grosses boules en cire dans lappartement du HLM que tu habitais parce quelle ne passait par aucune des portes. Tu avais fait cette boule à partir du manteau de mariage de Titi pour lui donner du volume. Les boules commençaient déjà à manger lintérieur de ta maison et tous les objets de ton quotidien. Tu ma un jour montré cet appartement et tu te demandais si on ne pouvait pas encore trouver quelques boules ou tableaux datant de cette époque et qui se seraient heureusement perdus dans les caves de limmeuble.
Quand tu quittes ton HLM en Mai 1971, cest pour le château de Rieuchaud, à Buis-les-Baronnies dans la Drôme, pour aller y habiter la ferme attenante, sur linvitation de Claude Faraggi, ton ami. Le propriétaire du château avait fait de cette ferme une sorte de « résidence dartiste ». Tu y feras ta première exposition pendant lété, seulement quelques mois après ton arrivée : un éboulement en cire sur le chemin qui relie le château à la ferme. Tu vivras à Buis-les-Baronnies jusquen Mai 1973, et tu te souviens de cet endroit comme du lieu où tout a commencé, où tu fus toujours heureux.
Entre temps, en 1972, tu commences à échanger tes dessins (les yeux ouverts, les yeux fermés) et tes boules contre des vêtements : les vêtements chics de Vicky Rémi qui possédait alors les magasins « Chose » de Saint-Tropez et de Nice. Avec Titi, vous étiez toujours bien habillés.
Tu me racontes que tu as eu le prix Fénéon en Février ou Mars 1973, en même temps que lartiste Bernard Moninot. Tu as gagné assez dargent grâce à la dotation de ce prix qui récompensait tes boules ainsi que grâce à lachat du Fonds National dArt Contemporain de tes 147 premières boules et leurs textes (exposées à Beaubourg de 1977 à 1979) pour tacheter Cérisols en Ariège, la maison la moins chère et la plus perdue de toute la France. Tu quittes Buis-les-Baronnies en Mai et pars tinstaller à Cérisols, dans le lieu-dit « Cap de las Bordes », nom que lon peut voir écrit sur un panneau de signalisation routière, mais que tu transformeras en « Le Bout des Bordes » : le lieu des boules, des yeux et des horloges damour de Titi.
Le Bout des Bordes donnera son nom au journal que tu feras paraître tous les 29 Octobre de 1975 à 1978, puis en 1980 avec un numéro double pour rattraper 1979, année restée sans publication du journal. Le 29 Octobre : pour lanniversaire de Titi, pour laimer jusquà la fin des temps. 1975 est aussi lannée de publication de ton premier livre Les Yeux CIII CXXV aux éditions Fata Morgana.
Dans le journal du Bout des Bordes, tu inviteras des centaines de gens à participer à ton uvre encyclopédique tout autour de la sphérologie qui se rapporte aux yeux et aux boules. Tu imprimeras un papier à lettre sur len-tête duquel tu intituleras ta maison « Institut de Sphérologie».
De ta rencontre avec Dominique en 1978, naissent Anaïs et Noémie, tes deux plus jeunes filles, nées respectivement le 05 Avril 1980 et le 17 Août 1981. Elles agrandissent un peu plus lentreprise familiale puisquelles taideront à gratter, brosser, trouer et installer tes boules dans tous les lieux dexposition où tu les emmèneras. Aujourdhui, Anaïs est une de tes plus admiratives et ferventes collectionneuses tandis que Noémie ta offert son il critique en écrivant pour toi la quatrième de couverture de ton livre Les Yeux qui vient de paraître aux éditions José Corti. Anaïs cest aussi « Pouf », et Noémie cest encore « Mimi ».
À Cérisols, tu me racontes que tu as fabriqué des balcons tout autour de ta maison pour pouvoir avoir une vue complète sur les Pyrénées, et marcher le long dune sorte de chemin de ronde sur lequel tu pouvais faire le guet. Et voir dans toutes les directions, en tous lieux, cest pour toi nêtre nulle part. Tu as aussi planté des palmiers dans ton jardin, pour faire du Bout des Bordes un ailleurs et en même temps un nulle part ; un quelque part dans nimporte quel pays.
En 1987, Dominique donne naissance à Quentin que tu surnommes « Youyou » ou « Fronfron » et que tu appelleras « La Chance », après têtre proclamé « Le Roi », avoir appelé Titi « Le Génie » et tes quatre filles « Les Fées » : les 7 habitants du plus petit royaume de la terre qui compte également 130 animaux et 355 000 m2.
Si tu appelles Quentin « La Chance », cest parce que sa naissance coïncide avec le moment à partir duquel tu as commencé à exposer tes boules et tes tableaux dans de multiples endroits et à gagner, grâce à eux, beaucoup dargent. Avec tout cet argent, tu as acheté en 1992 un château trop grand où il faisait très froid : le Poudelay, à seulement 7 kilomètres de Cérisols. Et beaucoup dobjets car tu tes mis à tout collectionner : des voitures de collection (tu en as eu jusquà 14), des meubles, des bijoux, de la vaisselle
mais surtout des centaines danimaux empaillés. Ces derniers ont dailleurs fini par envahir tes boules et rejoindre tes textes. Tu venais décrire LAdieu aux animaux aux éditions Christian Bourgois en 1988, Oiseau chez les éditeurs Evidant en 1990 et Les animaux, les enfants, les femmes, les hommes aux éditions La Différence en 1991.
En plus de largent que tu gagnais, tu as échangé ton travail contre de multiples choses : la Jaguar rouge (entre autres) que lon peut voir exposée en permanence au Musée dArt Contemporain de Marseille, des vêtements chez Agnès B. en 1989 ou chez Daniel Hechter en 1991, des chaussures par centaines, du matériel Hi-Fi, de la nourriture dans des supermarchés, des nuits dhôtel, des repas dans de très bons restaurants, des ammonites dans un musée, du mobilier, des bijoux à des diamantaires, des palettes entières de cadres, des objets publicitaires
et, plus récemment, un nombre incalculable de collections complètes de livres que tu échanges contre des uvres avec les éditions Christian Bourgois, Fata Morgana, La Différence, Ivréa, José Corti, Tarabuste, Marval
Tout ça, tu las entassé dans ton château du Poudelay jusquau début de lannée 2000.
De 1992 à 2000, en plus davoir réalisé un très grand nombre dexpositions, tu as publié un très grand nombre de livres : Les Machines à voir LXXXII DCCLVIII aux éditions La Différence en 1993, Dix chants pour tourner en rond aux éditions La Différence en 1994, Les Frontières de linsaisissable aux éditions Spectres Familiers en 1994, Éboulement aux éditions du Musée dArt Contemporain de Lyon en 1996, Les Yeux encore aux éditions La Conscience du Vilebrequin , Autoportrait Explosion aux éditions La Différence, Les yeux, les boules, les boules, les yeux aux éditions de la Réunion des Musées Nationaux pour ce qui concerne lannée 1999, et Le Grand Livre de Jean-Luc Parant, Collection « Les Irréguliers » aux éditions La Différence en 2000 qui est une sorte de catalogue rétrospectif et critique de ton uvre. Comme si tu étais parvenu à une sorte de point déquinoxe dans ton travail qui te permettait de revenir dessus sans en rompre léquilibre.
Puis au cours de lannée 2000, tu as tout recommencé. Tu as vendu ton château, un certain nombre de voitures et dobjets, et tu es revenu tinstaller à Buis-les-Baronnies, dans cette maison de Rieuchaud que tu avais quittée 27 ans plus tôt. Tu y habites le château et non plus la ferme, transformée depuis lors en Maison de lEscalade. Rieuchaud est devenu « La Maison de lArt Vivant » car tu as racheté cette maison avec le projet de louvrir en partie au public. Une partie de ta maison se présente donc comme un musée rempli duvres de toi, de Titi et dartistes que tu as rencontrés et avec lesquels tu as échangé leurs uvres, tandis que le reste ressemble plutôt à une sorte dimmense cabinet de curiosités désordonné où continuent de sébouler les boules, les textes sur les yeux et les horloges damour, mais aussi toutes les collections de livres que tu as échangées et qui, en saccumulant, rempliront petit à petit tous les murs de ta maison, tous les murs de ton château-livre.
Cest Marie-Sol qui soccupe aujourdhui ardemment de la Maison de lArt Vivant.
En 1975, deux ans après ton arrivée à Cérisols en Ariège, tu avais fait fabriquer un tampon encreur (visible) à ton nom auquel était jointe la détermination « Fabricant de boules et de textes sur les yeux ». En 2002, deux ans après ton arrivée à Buis-les-Baronnies dans la Drôme, tu as fait fabriquer un tampon gaufreur (touchable) à ton nom auquel est jointe la détermination « Imprimeur de sa propre matière et de sa propre pensée ».
Comme si tout recommençait pour que cette seconde hémisphère de ta vie complète la première, pour que la nuit succède au jour ou le jour à la nuit, pour que le touchable/invisible complète le visible/intouchable.

Jean-Luc Parant devant une bibliothèque de cire échangée avec Corti
contre des livres du fonds.
© Archives Corti
En Février 2002, tu dis publier ton véritable premier livre : Les Yeux aux éditions José Corti. En 1975, tu avais déjà donné ce titre aux deux premiers livres que tu publiais simultanément chez Fata Morgana et Christian Bourgois. Comme si, aujourdhui, tu navais encore écrit que la première moitié de tous les livres que tu as à saisir dans lespace et le temps de la pensée du monde. Comme si, aujourdhui, tu étais bien en train de tout recommencer.

Les Yeux MMDVI, éditions Christian Bourgois, 1976
Les Yeux CIII CXXV (frontispice de Jean Dubuffet), éditions Fata Morgana, 1976
La Joie des yeux, éditions Christian Bourgois, 1977
Les Yeux du rêve, éditions Christian Bourgois, 1978
Le mot Boules, éditions Fata Morgana, 1980
Le mot Yeux, éditions Fata Morgana, 1980
Le Bout des Bordes, éditions Obliques, 1980
Le Hasard des yeux ou la main de la providence, éditions LOriginel, 1982
Comme une petite terre aveugle, éditions Lettres Vives, 1983
Le Chant des yeux, éditions Tribu, 1984
Le Voyage des yeux (illustrations de G. Fromanger), éditions Carte Blanche, 1985
LAdieu aux animaux, éditions Christian Bourgois, 1988
Le Génie des yeux, éditions Les Écrits des Forges, Québec, 1988
La main gauche et la main droite (photos de F. Lagarde), éditions Gris Banal, 1988
La face et le profil, éditions Lettres Vives, 1988
Oiseau, Les Éditeurs Évidant, 1990
Nuit, Les Éditeurs Évidant, 1990
Les Yeux goinfres, éditions Voix, 1990
De couple en boule, éditions Fata Morgana (avec Titi), 1990
Le Vertige, éditions Créaphis (photos de P. Mercier), 1990
Le Bouleversement, éditions La Différence, 1990
Les animaux, les enfants, les femmes, les hommes, éditions La Différence, 1991
Les Machines à voir LXXXII DCCLVIII, éditions La Différence, 1993
Dix chants pour tourner en rond, éditions La Différence, 1994
Les Frontières de linsaisissable, éditions Spectres Familiers, 1994
Éboulement, éditions du Musée dArt Contemporain de Lyon, 1996
Les Yeux encore, éditions La Conscience du Vilebrequin, 1999
Autoportrait Explosion, éditions La Différence, 1999
Les boules, les yeux, les yeux, les boules, éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 1999
Le Grand Livre de Jean-Luc Parant, Collection « Les Irréguliers », éditions La Différence, 2000
Les animaux, le retour, éditions Fata Morgana, 2001
De si près, aveuglément, éditions Mémo, 2001
À la trace des yeux, éditions Voix, 2001
Lil-né, éditions Fata Morgana, 2001
Les Yeux, éditions Corti, 2002.

Jean-Luc Parant, Kristell Loquet
au 60 rue Monsieur le Prince, 19 février 2002
Archives Corti

 
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