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Harmonium


      Wallace Stevens (Américain, 1879-1955),
           Une présentation de Claire Malroux
                 Quelques repères biographiques
                      Wallace Stevens par lui-même


      Dans sa vie, le poète Wallace Stevens s’est abrité, sinon dissimulé, derrière l’image rassurante (pour lui et les autres) de la profession d’assureur. Après avoir cherché à s’orienter vers le journalisme au sortir de l’université d’Harvard, en 1900, afin de ne pas sacrifier ses intérêts littéraires, il décide assez rapidement de trouver un moyen plus sûr d’asseoir sa situation matérielle. Tout poète qu’il soit et tourmenté par des questions métaphysiques, il n’est pas prêt à adopter une posture à la Chatterton. Il aime les belles choses, la bonne chère, les fleurs rares, les tableaux, les agréments de l’existence. Après avoir effectué des études de droit, il devient avocat comme son père et entre dans les assurances où une ascension ininterrompue le conduit au poste de vice-président d’un grand groupe, la Hartford Insurance Company.
     Voici, d’après une enquête menée par son biographe, Peter Brazeau, comment le voyaient ses collaborateurs : « En aucune manière le cadre d’entreprise type ; c’était un homme brillant… mais qui avait des rapports difficiles avec les gens. » « Il fumait trois cigares par jour, prenait rituellement le thé à trois heures de l’après-midi, aimait la bonne chère, a pesé jusqu’à 135 kg. » « Il était extrêmement méticuleux… le plus travailleur des membres du personnel administratif. » « Toujours vêtu de gris acier, un gris invariablement foncé. » « Une espèce de schizophrène sain d’esprit, dont le cerveau était divisé en deux compartiments bien distincts, en sorte que poésie et droit ne se mélangeaient jamais. »
     La réussite matérielle ne saurait masquer en effet une activité poétique commencée dès le plus jeune âge. Les poèmes jalonnent le parcours de Wallace Stevens, de l’école secondaire (il en écrit déjà) à l’université (il en publie de 1898 à 1900, dans le Harvard Advocate et le Harvard Monthly), de l’université à la vie active (il continue d’en écrire et d’en publier de façon de plus en plus intensive à partir d’Harmonium). Ses obligations professionnelles ne l’y font pas renoncer. Au contraire, elles lui fournissent l’occasion de découvrir d’autres paysages, notamment la Floride, et, par le contraste observé d’une nature opulente avec la tristesse et le froid de sa province natale, la Pennsylvanie, de construire sa poésie sur le principe des antithèses : « L’Amérique, pour lui, était toujours au nord/Un ouest du nord ou un nord de l’ouest, mais un nord/Et par là polaire. » (Le Comédien en lettre C).
   (...) Le chemin qui a mené Stevens de la poésie post-victorienne du début du XXe siècle à la poésie d’Harmonium semble long : il s’est étalé sur une quinzaine d’années. Toutefois, ce laps de temps peut paraître court si l’on considère que la poésie américaine était alors à son plus bas étiage. Oubliés le ton indépendant d’une Emily Dickinson ou d’un Walt Whitman et leurs innovations radicales. Les poètes des Etats-Unis étaient retombés dans la fade imitation des aînés qui avaient fait la gloire de l’Angleterre victorienne, les Rossetti, Tennyson ou Swinburne. Ils avaient une tendance marquée aux effets sentimentaux, n’exprimaient face au monde moderne qu’une vague désolation et une postulation plus vague encore à l’idéal, coulées dans des formes conventionnelles. Le grand poète irlandais W.B. Yeats, lors d’un banquet donné en son honneur à Chicago en 1914 en présence de poètes américains, livra son diagnostic. Si la poésie américaine accuse du retard, leur dit-il, « ce n’est pas parce que vous êtes trop éloignés de l’Angleterre, mais parce que vous êtes trop éloignés de Paris », ajoutant de façon peut-être un peu péremptoire : « C’est de Paris que sont venues presque toutes les grandes influences en matière d’art et de littérature, de Chaucer à aujourd’hui. »
     La poésie américaine se réveilla néanmoins vers la même époque sous les souffles divers et conjugués de la brise voyageant depuis l’outre-Atlantique et notamment la France. Brise littéraire avec le symbolisme et le post-symbolisme, musicale avec Debussy ou Stravinsky, picturale avec les Impressionnistes et les post-impressionnistes, Van Gogh et Gauguin, les Fauves, Cézanne et Matisse, les Cubistes, Picasso et Braque, d’autres encore. Les peintres surtout déterminèrent la nouvelle orientation. L’exposition Armory Show, en 1913, eut un immense retentissement sur les artistes américains. « Je crois que ce sont les peintres français plus que les écrivains qui nous ont influencés et grande a été cette influence. Ils ont créé un climat de libération, libération sur le plan de la couleur et libération par rapport aux formes stéréotypées, aux sujets rebattus. », écrit William Carlos Williams.Ce dernier (de quatre ans le cadet de Wallace Stevens), T.S. Eliot (son cadet de dix ans) et Ezra Pound (son cadet de quinze ans) commencèrent à injecter leurs ferments dans la pâte post-victorienne. L’école des Imagistes, ainsi baptisée par Ezra Pound pour lancer l’œuvre de la poétesse Hilda Doolittle (H.D.), la campagne d’Amy Lowell, autre imagiste, en faveur du vers libre, la création de la revue Poetry sous son égide et d’autres revues d’avant-garde telles que Trend furent autant de signes de cette régénération.
     Il fallut à Wallace Stevens, plus enraciné que tous ces poètes en raison même de son âge dans la tradition de la poésie anglo-saxonne, un certain temps pour s’en détacher : il n’avait pas l’avantage d’être né en Europe comme T.S. Eliot, ou d’y avoir vécu comme Ezra Pound. En revanche, il était plus qu’eux tous prédisposé par sa sensibilité, son raffinement, ses goûts esthétiques, à accueillir l’apport à la fois des poètes, des peintres et des musiciens de l’Ancien continent. Cette magnifique conjonction d’influences parfaitement assimilées au point d’être à leur tour presque invisibles ne se manifeste nulle part dans son œuvre autant que dans [son] premier livre, Harmonium.
     Claire Malroux, préface à l'édition française de Harmonium.

    
Les poètes, comme tous les artistes, sont la somme des influences qu'ils ont reçues. Mais ils deviennent grands lorsqu'ils fondent ce bien à leur propre feu, inventant ainsi ce qui, avant eux, n'existait pas. Dans la poésie américaine, Wallace Stevens figure, d'une manière privilégiée, ce surgissement de la modernité qui n'a rien oublié et tout converti. Et d'abord Mallarmé dont il retint l'"Idée" de la poésie plus que ses applications formelles. Ensuite, plus près de lui, Emily Dickinson qui cultiva avec génie le goût du mystère, à la fois intime et universel, affichant un sourire énigmatique au bord de l'angoisse. Mais aussi la musique - Satie, Debussy -, la peinture en quête de nouvelles formes, Duchamp, Picasso, Braque... En 1949, il reçoit un tableau de Tal Coat commandé en France, le juge "jeune et neuf et plein de vitalité", lui donne un titre qui ressemble à ceux de ses poèmes : "Ange entouré de paysan".
     A la différence de Pound ou de T. S. Eliot, Wallace Stevens n'a jamais fait le pèlerinage esthétique en Europe. D'ailleurs, il ne voyagera que pour ses affaires. Né en 1879 à Reading, en Pennsylvanie, d'une famille d'origine hollandaise et presbytérienne, il eut une enfance bourgeoise, fit des études de droit (comme son père) à Harvard, se maria en 1909 avant de s'établir à Hartford (Connecticut), où il monta dans la hiérarchie d'une grosse compagnie d'assurances jusqu'à en devenir, en 1934, le vice-président. Il meurt en 1955, un an après la parution de ses Collected Poems.
     Vingt ans plus tôt, dans une lettre, il écrivait : "J'ai délibérément adopté le genre de vie que mènent des millions d'individus sans l'embellir autrement que par les embellissements qui m'intéressaient à l'époque : les mots et les sonorités..." Profil modeste donc et masque sans faille visible d'Américain prospère. Mais Stevens ne se réclame d'aucun clivage qui mettrait la poésie à l'abri de la vie ordinaire : "Je ne dispose pas d'un mode de pensée distinct pour le travail légal et pour l'écriture de poésie. J'accomplis chacun avec l'entier de mon esprit." Il ne vit nullement en marge des cercles littéraires, mais donne des conférences, est lu par ses pairs : "Le poète contemporain est simplement un homme contemporain qui écrit de la poésie. Il ressemble à tout le monde, se conduit comme tout le monde et il n'est certainement pas un incompétent." Cette manière de voir trouve son expression dans ses textes qui font "adhérer" imagination et réalité et cherchent à compenser le "déclin" consécutif au "déséquilibre" entre ces deux dimensions (1). De là, Stevens fait naître de surprenantes harmonies.




     Quelques repères biographiques (pour la bibliographie, voir ci-dessous) :

    1879 : Naissance à Reading dans l'État de Pennsylvanie
    1897 : Commence ses études à Harvard
    1901 : Entre à la New York Law School (Études de droit)
    1909 : Se marie avec Elsie Kachel
    1916 : Est engagé par la compagnie d'assurance d'Hartford (Hartfod Accident and Indemnity Company)
    1916 : Gagne un prix pour le poème édité par Poetry : Three Travelers Watch a Sunrise (Trois voyageurs regardent un lever de soleil)
    1924 : Naissance de Holly Bright Stevens
    1934 : Devient vice-président de la Hartford
    1945 : Élu au National Institute of Arts and Letters
    1950 : Obtient le prix Bollingen de Poésie
    1951 : Obtient le National Book Award
    1953 : Faber and Faber édite un choix de poèmes (Selected Poems)
    1955 : Obtient le prix Pulitzer de poésie (pour l'ensemble de son œuvre).
            Wallace Stevens meurt le 2 août 1955.

    Né à Reading, Pennsylvanie, le 2 octobre 1879 dans une famille de fermiers prospères, de souche hollandaise et presbytériens, Wallace Stevens fait ses études de droit à New York, se marie (il aura une fille), s'établit à Hartford, Connecticut, en 1916, entre à la Hartford Accident and Indemnity Company - où il se spécialise dans l'assurance des bestiaux -, en devient vice-président en 1934. Il meurt le 2 août 1955, dans cette même ville. "Je ne dispose pas d'un mode de penser distinct pour le travail légal et pour l'écriture de poésie. J'accomplis chacun avec l'entier de mon esprit", écrit-il en 1942. Sa "carrière" poétique sera, de fait, tout aussi sobre : il publie son premier recueil, Harmonium, en 1923, à 44 ans (3). Quelques livres ensuite, mais peu : Ideas of Order (1936) ; The Man with the Blue Guitar (1937) ; avec The Auroras of Autumn, en 1951, il obtient le National Book Award et accède à une certaine notoriété. En 1954, un an avant sa mort, il réunit ses Collected Poems qui sont couronnés par le Pulitzer.
      Patrick Kéchichian, Le Monde du 16 février 2006



     Wallace Stevens par lui-même :

     « La poésie est une façon de rendre acceptable l’expérience, presque entièrement inexplicable, que l’on est en train de vivre. »

    The acute intelligence of the imagination, the illimitable resources of its memory, its power to possess the moment it perceives – if we were speaking of light itself, and thinking of the relationship between objects and light, no further demonstration would be necessary. Like light, it adds nothing, except itself.
     Wallace Stevens, The Necessary Angel

     I am now in the happy position of being able to say that I don't know what would have happened if I had had more time. This is very much better than to have had all the time in the world and have found oneself inadequate.
     (Letters of Wallace Stevens)







 
 Harmonium, Knopf,1923
  Ideas of Order, Alcestis Press,1935 [ en français : Idées de l'ordre, traduit par Claire Malroux, La Feugraie, 2000.]
  Owl's Clover, Alcestis Press, 1936
  The Man With the Blue Guitar, Knopf, 1937
  Notes Toward a Supreme Fiction, Cummington Press, 1942
  Parts of a World, Knopf, 1942
  Esthetique du Mal, Cummington Press, 1945
  Transport to Summer, Knopf, 1947
  Three Academic Pieces, Cummington Press, 1947
  The Auroras of Autumn, Knopf, 1950
  The Necessary Angel, Knopf, 1951 [ en français L'Ange nécessaire (Circé, 1997) ]
  Collected Poems, Knopf, 1954
   


     Sur le Web (tous les sites sont en anglais)

    – Wallace Stevens lit son poème : The Idea of order at Key West.
    – Le site du Wallace Stevens Journal
    – Hartford friends and ennemies of Wallace Stevens. Pour tous les événements relatifs à Stevens.
    – Le site de David Lavery (le plus complet), professeur au département anglais de l'Université du Tenessee.