Un autre Sadegh Hedayat,
par M. F. Farzaneh



     «Je déteste mon autobiographie autant que les réclames américaines. À qui peut servir ma date de naissance ? S’il s’agit de dresser mon horoscope, ça me regarde.
     « Pourtant, pour ne rien vous cacher, j’ai consulté maintes fois les astrologues et leurs prédictions ne m’ont jamais révélé une seule vérité. Et si cela est destiné au public, il faudrait commencer par lui poser la question, car si je me mets en avant, j’aurais l’air de prêter une grande valeur aux détails imbéciles de ma vie. D’ailleurs il y a des détails sur lesquels le regard d’autrui est plus perspicace et le jugement plus juste. Par exemple, mon tailleur connaît mieux que moi mes mensurations et le cordonnier sait parfaitement de quel côté s’usent mes chaussures. Ces indications me rappellent toujours le marché aux bestiaux où, pour vendre un mulet, on détaille ses avantages et ses défauts.

     « Tout compte fait, ma biographie n’a rien de remarquable. Je n’ai vécu aucun événement exceptionnel. Je n’ai ni titre honorifique, ni diplôme supérieur. Je n’étais pas un brillant élève, bien au contraire, j’ai connu beaucoup d’échecs. Et comme fonctionnaire, je n’étais qu’un obscur employé qui dérangeait ses supérieurs, de sorte que mes démissions étaient admises avec une joie délirante. Bref, l’entourage me considère comme un être raté qui est peut-être vrai ? »

     Ainsi se présentait Hedayat à sa traductrice russe, madame Rosenfield, dans ce texte écrit à la demande du Professeur Komissarof, orientaliste et ancien attaché de presse à l’ambassade Soviétique à Téhéran, lorsque Hedayat fut invité en 1946 en Ouzbékistan en tant que grand écrivain persan. Fausse modestie ?

     Oui et non. En fait, cette autobiographe ne pouvait pas ne pas être sarcastique. Car Hedayat, effectivement, ne s’était jamais soucié des détails éphémères de sa vie. Ce n’est qu’après sa mort qu’on a appris certains détails de son parcours, relatés par ses frères et sœurs ou tels qu’ils apparaissent à travers des photographies, sa correspondance et aussi tout ce qu’il me racontait par bribes durant les quatre dernière années de sa vie. Par conséquent, le meilleur moyen de connaître l’homme et sa pensée, reste sans doute la lecture de l’ensemble de son œuvre.

     Dans un de ses romans inachevés, dont il m’avait lu quelques pages à Téhéran, il racontait l’histoire d’un mauvais garçon qui venait d’être tué dans une rixe. Alors son âme se sentant seule, se promène dans Téhéran à la recherche d’une autre âme. Mais il ne rencontre que celle d’une poule qu’on égorge sous ses yeux.

     Hedayat ne croyait pas au Ciel. Il ne croyait pas à la vie éternelle, ni à la résurrection ou à la réincarnation. Il ne croyait pas, non plus, devenir centenaire. Atteindre la quarantaine lui semblait largement suffisant pour une vie bien remplie. Il se donna la mort à l’âge de quarante-huit ans à Paris, la ville qu’il adorait. Entre 1926 et 1931, il avait vécu en France comme simple étudiant ; mais bien qu’élégant, et quelque peu dandy, il n’avait pas connu les folies de cette époque à Paris. Qu’importe, pour la première fois de sa vie, il y avait trouvé la liberté. Il ne suivait pas assidûment les cours de l’Ecole des Travaux Publics pour lesquels il avait reçu une bourse du gouvernement iranien . Il flânait dans les rues du Quartier Latin, il observait un monde qui ne ressemblait pas au sien ; il aimait les films qu’il n’aurait jamais pu voir dans son pays, il assistait aux représentations des pièces d’avant-garde, il visitait les galeries, les musées où il découvrait des tableaux introuvables chez lui en Iran et, il lisait, il écrivait. Il voulait, en citant plus tard le cas de Kafka, n’être qu’un écrivain.

     Cette passion, il l’avait depuis son adolescence. Cadet de deux frères, choyé par ses sœurs, couvé par une mère autoritaire, Sadegh est élevé dans une famille cultivée, et l’accès à la littérature classique lui est facile. Mais cette vie familiale, basée sur des conventions oppressantes, ne lui convient pas. Il s’en écarte très jeune par de petites touches personnelles. Il devient végétarien, il préfère la lecture aux réunions familiales, il aime la compagnie des domestiques et se réfugie dans le monde fantastique des contes que sa nourrice lui raconte en un langage imagé, émaillé d’expressions populaires.

     Mais son père, un haut dignitaire du pays, espère faire de lui, comme de ses frères, un grand commis de l’Etat. Il doit donc apprendre le français, car la connaissance d’une seconde langue est obligatoire pour les hauts-fonctionnaires depuis 1912. On l’inscrit donc au lycée St Louis, fondé par les Pères Lazaristes. Là, il rencontre un professeur d’une culture exceptionnelle, le Père Ricté est un archéologue averti, passionné de littérature et de linguistique. En échange de cours de persan, il donne à Sadegh des cours particuliers de français et, par la même occasion, l’initie à une littérature inconnue de lui.

     L’Alliance Française, installée depuis plusieurs années à Téhéran a une riche bibliothèque. Sadegh y trouve un trésor de livres des grands auteurs: Maupassant, Dostoïevski, Hoffmann, Edgar Allan Poe, Baudelaire, Tchékhov, Chamisso, Voltaire, Diderot, Schopenhauer.…et Gobineau qui, dans ses Nouvelles asiatiques, donnait l’exemple de ce qu’on peut écrire sur les peuples orientaux, sans imiter pour autant les contes de Mille et Une Nuits. Néanmoins, Sadegh accorde sa préférence à Tchékhov et à Arthur Schnitzler dont il traduit quelques nouvelles en persan.

     Hedayat a maintenant vingt-trois ans. Il a déjà publié deux livres : l’Introduction aux quatrains d’Omar Khayam, et De l’Homme et de l’Animal ; il a écrit aussi un essai intitulé Les bienfaits du végétarisme qu’il publiera plus tard, par le directeur d’une revue persane de Berlin.

     Sadegh a soif de connaître le Faranguéstan,( une persanisation du royaume de France, qu’en Perse on attribuait à l’ensemble de l’occident). Mais son père n’est pas assez riche pour payer ses études à l’étranger. Une occasion inattendue se présente : afin de moderniser l’Iran, Reza Châh, le nouvel homme fort du pays, décide d’envoyer des boursiers en Europe pour faire des études supérieures: Sadegh participe, sans hésiter, aux concours de sélections, quitte à faire n’importe quelle étude. Il est admis.

     Après un long voyage, en passant par Bakou, Moscou, Berlin, il débarque à Gand en Belgique. La déception est grande : lui qui rêvait de Paris se trouve soudain dans une ville mortellement triste, en classe élémentaire de français. Dire qu’avant même de partir pour l’Europe, il connaissait suffisamment le français pour avoir écrit un article remarquable dans cette langue, La Magie en Perse, publié dans la revue parisienne Le Voile d’Isis, en 1926 !

     Logé dans l’internat du lycée, il n’a pas le droit de sortir et de fumer des cigarettes ; il doit dormir dans le dortoir des jeunes lycéens et, au comble de malheur, bien que végétarien, il doit manger au réfectoire où on ne sert pas de repas végétarien! Il refuse de se nourrir. Déprimé, il écrit un petit texte pour faire l’éloge de La Mort qui sera publié dans Iranchahr, une revue persane qui paraît à Berlin.

     Il fait alors intervenir sa famille qui obtient son transfert à Paris. On l’intègre à l’Ecole des Travaux Publics, il habite dans une pension de famille à Cachan, au numéro 2ter Avenue Carnot, où il tombe amoureux d’une jeune fille. Ils ne peuvent se rencontrer qu’en cachette, seulement dans la soirée, sous les piliers du viaduc, près de la gare. S’agit-il de Thérèse qui dans une carte postale qui nous est parvenue, l’appelle « Mon petit chat persan » ? Toujours est-il que leur rupture est si gravement ressentie par Sadegh qu’il tente de se suicider, me racontait-il en 1951. Pourtant, malgré toutes ces misères, c’est la première fois qu’il se sent vraiment libre, indépendant, capable de se pencher profondément sur lui-même et loin de ses tourments familiaux qu’il transposera habilement dans La Chouette aveugle.

     Nous sommes en 1928, son frère aîné, également boursier à l’Ecole militaire de St Cyre, réside à Fontainebleu. Bien que, par tradition, Sadegh doive garder ses distances, ils voyagent ensemble en Normandie : Deauville, Trouvaille, Le Havre. Sadegh préfère ces voyages à ses études, il aime les promenades pensives au bord de la mer, connaître ces régions chères à Maupassant et Flaubert. Ainsi, par manque d’assiduité, il accumule les échecs scolaires. Afin de l’éloigner de Paris et ses distractions, le tuteur des boursiers le dépêche d’abord à Reims et puis à Besançon. Loin de ses rares amis, déconcerté, Hedayat finit par renoncer à terminer ses études ; il rentre en Iran, portant dans ses bagages les manuscrits de ses premiers récits dont L’enterré vivant, Madeleine, La Mission islamique, La légende de la création et La chouette aveugle. ... Et un certificat de philosophie de l’Ecole Universelle !


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Téhéran des années 30


     Contrairement aux autres étudiants qui rentraient au bercail en conquérants, Hedayat ne cherche pas à exploiter le privilège d’avoir été en Europe. Hedayat est profondément imprégné de culture française. Il n’est pas muni d’un diplôme de médecin ou d’ingénieur, mais il a compris la complexité des rouages d’une société républicaine évoluée. Avant ce voyage qu’on peut considérer comme initiatique, il avait vécu dans le cocon familial. Remarquablement intelligent, il était bien placé pour observer et comprendre le mécanisme des combines de la haute société et le mépris fondamental qu’elle a pour le peuple.

     En Europe, il avait entendu dire que Reza Châh avait engagé des réformes nécessaires à la modernisation de l’Iran. A son retour, il assiste effectivement aux-dits changements. Dans les rues de Téhéran on aperçoit quelques voitures automobiles et des policiers en uniforme. Chaque citoyen doit avoir une carte d’identité portant un nom de famille, les fonctionnaires ont échangé leur redingote contre des complet vestons et leur ridicules couvre-chef pour des casquettes à visière. Tout cela lui paraît superficiel. Le peuple est toujours illettré, superstitieux, misérable, alors que les militaires et les policiers sont devenus puissants et impitoyables. C’est donc ça les changement dont on se vante ! Hedayat refuse de se laisser berner par ces embryons de modernité, dépourvue de son essence, c’est à dire la liberté. Considérant que tout cela n’est que pacotille, il refuse toute collaboration à ce qu’il appelle mascarade et il reste convaincu que l’Iran a besoin, avant tout, d’une profonde mutation culturelle.

     Il s’entoure alors de quelques amis férus de liberté et désireux de sortire de leur vie archaïque. Face à un groupe de conservateurs, surnommés La Bande des Sept, les amis de Hedayat choisissent le sobriquet de Groupe des Quatre. Malgré le régime policier, ils s’attaquent au pouvoir, à la répression, aux pseudo-intellectuels et mandarins inamovibles. Réunis dans un des rares cafés de Téhéran - nostalgie de Paris oblige ! - appelé La Rose Noire, ils cherchent des solutions pratiques. Afin de donner l’exemple de ce qu’on doit faire, ils publient à leurs frais des livres dont aucun éditeur voudrait. Hedayat et son ami, le poète Massoud Farzad, publient, entre autres, un petit livre satirique, La Crécelle, qu’ils signent du pseudonyme de Gog et Magog, les fameux révoltés de l’Apocalypse. Dans une forme de poésie satirique sans précédent qu’ils baptisent Ghaziyé, un néologisme qu’on peut traduire par fait, ils tournent en dérision aussi bien les pseudo-scientifiques que les littérateurs, les honneurs et les suffisances bien enracinés dans le pays. L’ouvrage fait scandale ; les auteurs sont mis à l’index. Ils avaient commis le crime d’inviter le peuple à devenir critique, sceptique, irrévérencieux ; bref, de prendre conscience de sa misérable condition d’arriérée.
     
     Face à la situation semi-coloniale du pays, ces jeunes gens cherchent une identité nationale. Et à tort ou raison, ils tiennent l’Islam pour un frein à l’évolution du pays, d’où leurs passion pour l’Iran pré-islamique et la religion de Zarathoustra. Ils écrivent des pièces de théâtre, des nouvelles et des essais revalorisant l’époque des Achéménides et des Sassanides.

     Hedayat est le plus ambitieux de ses compagnons. Il ne se contente pas de si peu, il pousse ses recherches dans la culture populaire dont il devient un spécialiste. Il est curieux, il veut mieux connaître l’Iran. Il compose le premier essai sur les croyances et coutumes populaires des Persans, il part sur les pas de Jean Chardin et de Pierre Loti à Ispahan et en ramène un remarquable journal de voyage, sans pouvoir toujours publier son chef-d’œuvre, La chouette aveugle, récit scandaleux pour la société iranienne.

     L’un de ses amis, Chine Partow, partant en mission pour Bombay, lui propose de l’accompagner. Hedayat accepte avec enthousiasme ; il pourra peut-être y imprimer son livre avec l’aide des Parsis, les iraniens qui avaient fui l’invasion Arabe. C’est une illusion. Toutefois, profitant de son séjour, il se met à apprendre le Pahlavi, la langue de l’ancienne Perse, chez un de ces Parsis et il écrit deux nouvelles en français, tout en polycopiant La Chouette aveugle en 50 exemplaires. Mais il ne les envoie pas à Téhéran, il craint la foudre des bien-pensants et en particulier celle de sa propre famille. C’est pourquoi il porte sur la page de garde l’étonnante mention de : « Publication interdite en Iran » et en expédie la majeure partie à l’écrivain Djamalzadeh, le premier nouvelliste persan, exilé à Genève.

     De retour à Téhéran, il apprend que qulques’uns de ses fidèles amis, accusés de communisme, sont en prison. Sadegh se trouve dans l’obligation de se taire. Il se contente de traduire des textes anciens de Pahlavi, et tout en habitant comme dans le passé chez ses parents, il reprend son travail à la Banque Nationale

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Rencontre avec Roger Lescot


     Sa rencontre avec Roger Lescot est anecdotique. Lescot, jeune diplomate, fraîchement débarqué à Téhéran, se présente un jour au guichet de la Banque Nationale pour changer quelques devises. Ayant fait l’Ecole des Langues Orientales, il a une connaissance rudimentaire du persan. Le préposé au guichet remarquant l’embarras de ce monsieur étriqué, engage la conversation en français et l’opération une fois terminée, le guichetier qui n’est autre que Sadegh Hedayat lui demande : « Que cherchez-vous dans cette ville ?». « Je veux étudier la littérature moderne de l’Iran », répond Lescot. « Ce n’est que de la merde !» objecte Hedayat d’un ton sec. Lescot sourit, il n’est pas choqué. Il connaît les surréalistes et leur franc-parler. Ainsi la glace est rompue, ils peuvent se comprendre. Alors commence une amitié dont la suite fera la renommée internationale de Hedayat.

          Lescot s’intéresse aux écrits de cet ami persan, il propose de traduire La chouette aveugle, lui fait connaître Gerard de Nerval dont Hedayat ne connaissait que sa traduction de Faust de Goethe. Ils passent des joyeuses soirées à boire et à fumer en compagnie des jeunes dames de Téhéran que Edouard Seanger, un fameux couche-tard, évoquera dans ses lettres à Lescot quand celui-ci serait reparti à Paris.

     Lescot a des ambitions poétique, mais c’est la guerre. Il se trouve à Damas, à Beyrouth. Il est polyglotte et fréquente, entre autres, la colonie des iraniens exilés, il leur parle du génial Sadegh Hedayat méconnu dans son propre pays tout en travaillant sur la version française de La chouette aveugle et quelques autres nouvelles de cet ami.

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Sadegh Hedayat, un écrivain engagé


     En 1941 l’Iran est occupé par les armées alliées ; le nord par les soviétiques et le sud, par les anglais. Reza Châh détrôné, est exilé à l’Ile Maurice. La censure n’est qu’anti-germanique. Un air de liberté souffle sur le pays ; de nombreux journaux paraissent du jour au lendemain ; on peut raconter tout ce qu’on avait sur le cœur et les partis politiques ont le champ libre. Celui qui est le mieux organisé, c’est le parti Toudeh de tendance communiste, qui attire, en plus des ouvriers, l’essentiel des intellectuels assoiffés de la justice sociale. Les amis de Hedayat en sont soit membres, soit sympathisants. La chouette aveugle paraît enfin, bien que partiellement, dans le journal Iran dont le fils du directeur qui avait connu Lescot à Beyrouth, a la plus grand estime pour ce livre.
     
     Hedayat qui était mis en quarantaine, sort de sa tanière et, à l’instar des écrivains et des intellectuels français, sans s’inscrire à un parti, il prend position, discrètement, mais fermement, dans les débats politiques.
     
     Les anciens étudiants des autres pays d’Europe n’ayant pas connu cette tradition française de réunion dans les brasseries, en rentrant au pays, se dispersaient dans la foule. Il n’y avait pas de cercle de culture anglaise ou allemande. Mais Hedayat qui habite toujours chez ses parents, pour ses rencontres, s’installe tous les jours dans un café de la rue Istanbul -au ruisseau puant qu’il nommait, par dérision, la rue de La Paix de Téhéran, soit dit en passant. Cette pratique, inhabituelle à Téhéran, a deux effets particuliers : elle facilite l’accès aux rencontres impromptues et, vu la formation de Hedayat et les publications qu’il reçoit de Paris, elle met en avant la culture française qui donne accès aux autres cultures.

     Le café Firdousi, du nom du plus grand poète iranien, devient le lieu de rencontre de tous ceux qui n’avaient pas l’occasion de se croiser. Hedayat étant la phare de ces lieux, son cercle d’amis s’élargit. Son érudition exemplaire attire l’élite téhéranaise. Ses réparties impitoyables, son sens de l’humour, les expressions populaires imagées qu’il emploie en fonction des circonstances, sa lucidité, son sens démystificateur du sacré et enfin, l’originalité de son comportement en font une personnalité incontournable. Il exaspère les uns, réconforte les autres.

     Journalistes, médecins, poètes, hommes politique, députés, jeunes écrivains, l’entourent, discutent. Hedayat n’est pas un gourou, il a du charisme, c’est vrai, mais il écoute, il assiste aux débats philosophiques, sociaux ou politiques de ces gens, souvent sans prendre parti.

     C’est lui qui lit les journaux français, c’est lui qui est au courant des mouvements littéraires et artistiques mondiaux, c’est lui qui conseille aux traducteurs ce qu’il y a à traduire, surtout du français qui est considéré comme la langue des intellectuels ; c’est lui le rédacteur, le conseiller des revues de gauche dans lesquelles il fait connaître Jean-Paul Sartre, Karel Capek, Arthur Schnitzler, Vercors, Franz Kafka dont il traduit pour la première fois des textes en persan.

     Bien que coincé dans sa ville natale, il suit les mouvements littéraires les plus avancés. Impressionné, par exemple, par Ulysse de James Joyce il me parle de « la littérature avant Joyce et après Joyce » dès notre première rencontre. Ainsi il écrit une Nouvelle, Farda (Demain) sous forme de monologue intérieur qu’il publie dans la revue Peyam-é Now (Nouveaux Message) et surtout son dernier livre, Le canon de perle, qui annonce un renouveau littéraire.

     Il s’intéresse à tout ce qui touche à l’esprit humain, à toutes les religions, à toutes les idéologies, mais il refuse leur systématisation. Il aime Freud, mais il n’aime pas entrer dans son système, il apprécie Marx, mais il refuse devenir communiste. Il n’est donc pas membre du parti Toudeh. Mais sa collaboration avec Peyam-é Now, revue publiée par VOX, centre culturel soviétique, sa participation au premier Congrès des poètes et écrivains iraniens organisé par ce même Centre, le voyage qu’il accepte d’effectuer à Tachkent et ses relations amicales avec des gauchistes notoires, font de lui, qui est considéré maintenant comme le plus grand écrivain moderne de l’Iran, la cible des conservateurs et attire l’attention des autorités. Hedayat a son franc parler. Il ne ménage personne, le Châh et ses sbires en tête. Car, il croit à un monde démocratique et porteur de justice sociale.

     De plus en plus critique, il manifeste son profond dégoût. Sous la forme de Ghaziyé comme celle du fameux La Crécelle, il compose un autre livre aussi scandaleux que le premier. Dans Charivari (Velengari en persan) il expose le ridicule des faux-fuyants, le piétinement des intellectuels, l’ignorance des soi-disant académiciens, la trahison des hommes politiques et l’arrivisme et l’hypocrisie de certains de ses proches. Il ne pardonne pas à deux de ses compagnons des années trente de travailler pour la B.B.C. Bien qu’ennemi du fascisme et souhaitant la disparition des Nazis, il est choqué d’être invité par les dits amis à collaborer à leur journal publié à Londres.
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     Ce n’est pas tout. Son œuvre de fiction, depuis son retour de la France, avait tourné autour des milieux populaires et une couche sociale ignorée de la littérature persane. Il avait cherché ce peuple, avec tendresse, aussi loin que possible. Madame Alavieh, le bossu, Dache Akal n’en sont que quelques exemples. Mais dans Velengari il ne ménage pas le peuple non plus, il le traite de moutons, broutant et ne pensant qu’à sa panse, dans un pays qui n’est qu’un infâme merdier. Personne n’échappe à ses attaques. Ses pamphlets, ses canulars, sa véhémence, sa fréquentation des lieux considérés indécents, font le tour des milieux bien-pensants de Téhéran. On l’a à l’œil. Pourtant il est sur tous les fronts. En 1948, invité au Congrès Mondial de la Paix par Pierre Joliot-Curie, il lui envoie un télégramme dans lequel il dénonce les impérialistes qui ont fait de l’Iran une grande prison.

     Bref, Hedayat est devenu un personnage agaçant et même dérangeant pour ses proches. Mais un fait historique refroidit sa passion gauchiste. L’Azerbaïdjan, la grande province du nord, sous occupation soviétique, réclame son indépendance. Le parti Toudeh donne son approbation. Pour Hedayat, le patriote, c’en est trop, les dirigeants du Parti sont impardonnables. Il se brouille avec eux et leurs sympathisants.

     Ainsi commence la période noire de sa vie. C’est un homme à abattre. La gauche qui avait contribué à sa renommée se fâche. Dans le passé, il était condamné par les conservateurs, désormais, il est un personnage trouble et surtout négatif pour la gauche aussi. Ses anciens camarades trouvent qu’il écrit mal, qu’il fait des fautes de syntaxe, ses nouvelles sont morbides et que son chef d’œuvre, un fatras de romantisme pathologique et que son essai sur Kafka n’est qu’un message de désespoir. Alors on se met à le calomnier, par ceque, en ces temps - là, les Iraniens ne connaissaient pas encore l’efficacité perfide de la conspiration du silence. On l’appelle donc l’ange du désespoir ; on le dit amoral, impudique, corrupteur de la jeunesse. Ses livres sont déconseillés par les parents alors qu’ils ne les ont jamais lus ; puisque mise à part Hadji Agha, tiré à mille exemplaires, on n’en trouve chez aucun libraire !

     Pire, le clan des Hedayat, à part son père, se sent en danger, ils sont tous en ébullition. Ce ne sont que des grands dignitaires du régime impérial : général, chef d’Etat major, médecin personnel du Chah, chef du cabinet ministériel, ambassadeur, premier ministre…et Sadegh, un écrivain gauchiste qui est de plus en plus connu à l’étranger et en particulier en France. Que faire de cette brebis galeuse ?

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La désillusion


     Lui qui pendant six ans avait cru aux lendemains qui chantent, revient au temps de ses premiers amours. Il aime et apprécie toujours l’action des intellectuels français, Sartre en tête. Mais l’Iran n’est pas la France. L’Iran est entre les mains des anciens et des nouveaux colonisateurs. Son moral est au plus bas. Il vient d’écrire un essai sur Kafka à travers lequel il dit ce qu’il pense de sa propre expérience de la vie. Il travaille à son dernier chef-d’œuvre Le Canon de Perle où il n’est plus question ni du romantisme et ses aspects métaphysiques, ni d’un récit romantique de la fin du dix-neuvième siècle. C’est un ouvrage qui, comme La mission islamique, ne sera probablement jamais publié en Iran. Car dénoncer les graves lacunes d’un vieux pays, où le mot même de Liberté est banni des dictionnaires, est irrémédiablement condamnable.

     Mais comment se débarrasser de cet énergumène de Sadegh ? Le mettre en prison comme ses camarades ? Impensable, il est après tout un Hedayat, un Hedayat par surcroît plus connu que tous les autres Hedayat. L’expédier en exil ? Mais comment ? Pourquoi pas en douceur et honorablement ?

     Oui, il est temps de l’éloigner du pays. On lui propose un poste d’attaché culturel à Bruxelles où son cousin vient d’être nommé ambassadeur, à condition qu’il se taise. Mais Sadegh n’est pas l’homme des compromis. Partir, oui, mais en France avec ses propres moyens. La chouette aveugle est traduit en français, mais Lescot, cet ami fidèle, n’arrive pas à le faire publier. Aucun éditeur n’en veut. De toute façon, il considérait que les droits de ce livre appartiennent à Roger Lescot, le traducteur. Néanmoins, il lui faut, coûte que coûte, se procure quelque argent. Il accepte, ainsi, de céder les droits de l’ensemble de son œuvre, il vend tout ce qu’il a de vendable, sauf son bureau pour ne pas trop inquiéter son père qui ne croyait pas à son voyage sans retour.

     Alors, prétextant la nécessité des soins médicaux à l’étranger, il demande, à la faculté des Beaux Arts où il est un simple interprète de français, un congé de maladie et muni d’un billet d’avion et d’un visa de trois mois non renouvelable, il arrive à Paris un jour de novembre 1950. Lescot est en mission à l’ambassade de France au Caire, Philippe Soupault est absent de Paris et Chahid Nouraï, le seul ami sur qui il aurait pu compter est gravement malade. Son arrivée est cependant saluée dans le Figaro sur la proposition de Joseph Breitbach, l’auteur de Rival et Rival et Liftier amoureux, avec qui il a eu quelques échanges de correspondance. Est-ce un journaliste américain ou Philippe Soupault de passage à Téhéran qui avait signalé l’existence de Hedayat à Breitbach ? Peu importe. Toujours est-il que ce dernier lui manifeste beaucoup de sympathie. Il projette faire organiser une réception à son honneur par Jean Schlumberger et Jean Paulhan dans les salons de Gallimard. Schlumberger l’avait chargé de lui remettre son dernier roman Stéphane le glorieux dédicacé, pour lui souhaiter la bienvenue en France. Hedayat refuse. Il n’aime pas les mondanités.

     Les premiers jours, la retrouvaille de Paris l’enchante. Des amis, des parents, cousins, cousines, neveu, surgissent de tous les coins, fiers de rencontrer ce grand écrivain plein d’humour. Mais cela ne dure pas longtemps. Il sent, comme à Téhéran, que ses jeux de mots, son franc parler, son esprit critique et sa nonchalance de façade sont mal interprétés. Il commence à avoir des problème sérieux dont on se moque. La vie dans les hôtels minables, bruyants et inconfortables lui est insupportable. Ses fonds diminuent, à la préfecture on lui refuse un visa de plus de quinze jours et encore à condition de faire un voyage à l’étranger. Tant que son beau-frère restait premier ministre, les fonctionnaires de l’ambassade l’aidaient dans ses démarches. Mais une fois le général Razmara assassiné, ils le négligent. Par exemple, n’ayant pas de domicile fixe, il avait demandé qu’on adresse son courrier à l’Ambassade. Mais ses soi-disant amis ne se donnent pas la peine de l’avertir par un coup de téléphone. Il est donc tous les jours obligé de traverser Paris pour s’en informer. Il se sent de plus en plus isolé, humilié. Il manque d’argent et sa situation précaire le met dans un désarroi indescriptible. Il est dans une impasse tragique : il était venu en France pour vivre à Paris, mais Paris le rejette comme un quelconque immigré. Déprimé, il entreprend un pèlerinage sinistre dans les lieux de ses souvenirs, accompagnée de son élève, son cadet de 28 ans. Veut-il en faire le témoin de son drame ou de la mise en scène de son suicide, comme dira pus tard, Roland Jaccard ?

     Je n’y crois pas. Hedayat était l’homme le plus intelligent et le plus sincère que j’ai connu. Dans sa jeunesse, peut-être avait-il la velléité de jouer avec son entourage pour se faire remarquer. Mais depuis qu’il s’était fait un nom et était devenu, en fait, un écrivain engagé contre la sottise humaine, il se sentait totalement responsable de ses faits et gestes. Il ne s’amusait donc pas à se rendre original comme un gamin. Il s’était battu, corps et âme, pour un idéal culturel. Il n’avait pas réussi, il endosse sa responsabilité.

     Pire, il en voulait à lui-même. En homme intègre, il ne pouvait pas tolérer son propre échec ; mais cela ne veut pas dire qu’il avait quitté l’Iran dans l’intention de se suicider à Paris. De toute apparence il avait quitté l’Iran pour de bon. Il me l’a dit. Mais il m’est aussi difficile que de croire qu’il avait choisi sciemment cette ville pour mourir comme un pèlerin nostalgique. Certes, il s’est trouvé dans une impasse matérielle et morale, sans espoir d’en sortir. Il ne se pardonnait pas de s’être trompé. Ne pouvant pas se battre ni en France ni en Iran, pris au piège, il se retourne contre lui-même. Sa réaction est aussi violente que sa volonté d’être un homme de qualité. On lui refuse la seule qualité qu’il revendique, celle d’écrivain. Alors à quoi bon de continuer ce long chemin qu’il avait parcouru ? A quoi bon d’écrire dans une langue dont la liberté d’expression est bannie? Quand on respire par son art, comment peut-on vivre sans respiration ?

     Oui, c’est vrai qu’il a déchiré ses manuscrits le premier avril 1951, j’y ai assisté, sans pouvoir l’en empêcher. Qu’y avait-il dans ces manuscrits ? Probablement, et entre autres, le roman de ce voyou qui se faisait descendre dans une bagarre de rue et sa nouvelle intitulée L’araignée maudite. Un récit symbolique, de circonstance ; une araignée maudite par sa mère, qui ne pouvant plus tendre une toile, se trouve bannie du milieu de ses congénères ; isolée et solitaire, elle cherche l’approche des autres insectes, qui la chasse aussi impitoyablement C’était donc des écrits qui aurait pu passer pour une lamentation sur soi-même. Ce que Hedayat détestait le plus au monde.

     Mais il a laissé volontairement, ou plutôt jeté comme on jette un message dans une bouteille à la mer, deux manuscrits : l’un, Le Canon de Perle, confié à un ami qui partait pour Genève, et l’autre, La mission Islamique, que j’ai conservé à Paris. C’est-à-dire deux œuvres d’une importance capitale à ses yeux par la qualité de l’écriture et surtout par leur contenu. Le canon a eu un destin dramatique : lors de la révolution islamique, on le publie à Téhéran, on le distribue comme on peut, sous le manteau, souvent dans les carrefours, aux automobilistes par des jeunes gens qui se font arrêtés, emprisonnés et même exécutés.

     Quant à La mission Islamique, vous pouvez le lire en français, dans le recueil de nouvelles Madame Alavieh, aux éditions Corti. Ce sont deux ouvrages qui n’ont rien de l’état d’âme personnel. Ils abordent, avec un humour caustique, des sujets tabous et d’une actualité déconcertante. Le Canon, objet totémique et le symbole des règles du plus fort, et la mission, celle d’une bande de charlatans partis convertire les mécréants de l’Europe. Rien qu’avec ces deux écrits Hedayat met un point final à son œuvre de maturité ; il n’a donc plus besoin de justifier autrement son suicide. Il avait tout dit, son œuvre est là pour comprendre sa douleur.

     C’est par un entre-filet dans la rubrique des faits divers du journal Le Monde qu’on apprend la mort de Sadegh Hedayat. « L e beau -frère du général Razmara se suicide au gaz d’éclairage ». C’est l’éternel époque des bagarres autour des puits de pétrole. Lescot est indigné. L’acte suprême de Hedayat est dilué dans les controverses politique . Il écrit un article dans le même journal « L’Iran n’est pas seulement un pays de pétrole. » Mais les jeux sont faits. La nièce de Sadegh se charge de l’enterrer au cimetière de Père Lachaise dans le carré musulman. Le pauvre ! Pourtant, dans l’Enterré vivant avait franchement exprimé sa crainte de laisser passer sa dépouille par la mosquée de Paris.

6
Gloire posthume


     Formé par la culture française, nourri des idées des Lumières, humaniste exigeant, épris de liberté, sensible à une esthétique qui avait forgé son éthique, Sadegh Hedayat ne pouvait pas s’intégrer à une société superstitieuse, religieuse et conformiste. Il a vécu en Iran tel un étranger, un vrai Farangui, d’abord en ethnographe, puis en critique et moraliste. Il avait horreur de la médiocrité, de la duplicité, des incultes prétentieux, des faux-monnayeurs et de la misère qu’il tenait pour indigne de l’homme. Pendant des longues années il s’est battu comme un Don Quichotte contre les moulins archaïques. Mais ses adversaires n’étaient pas seulement imbéciles, ils étaient perfides, atrocement impitoyables et solidement encrés à tous les échelons du pouvoir, aussi bien culturels qu’étatique. Hedayat était lucide, il s’est rendu compte de l’inefficacité de ses efforts et à l’instar de ses nombreux prédécesseurs depuis Khayam et Obeyd de Zakan jusqu’au poète Echeghi et l’écrivain Djamalzadeh, sans parler de ces innombrables hommes et femmes qui périrent dans l’anonymat, il finit en inconsolable désespéré.

     Mais soyons juste ; Hedayat a eu une chance inouïe…à titre posthume, c’est vrai, mais tout de même une chance exceptionnelle : grâce à la persévérance de Lescot, José Corti publie La chouette aveugle en 1953, deux ans après la mort de l’écrivain. C’est encore une époque où les écrivains célèbres français usaient de leur notoriété pour lancer les chefs-d’œuvres inconnus. L’hommage d’André Breton attire l’attention des critiques influents. « Il faut lire ce petit livre génial ! » disait-on dans les cercles littéraires de Paris. Ainsi La chouette aveugle fut connue et même célébrée dans le monde entier. Les premières éditions en anglais et espagnoles de La chouette aveugle sont des traductions du texte français de Roger Lescot.

     José Corti était amoureux de ce livre, il avait en grande estime son auteur qu’il n’avait pas connu. Il le considérait plus sincère que Kafka à tel point qu’il refusait d’autres textes de Hedayat « ils ne sont pas à la hauteur de La chouette, ils feront tort à la renommé de Hedayat » disait-il à madame Razavi qui lui avait présenté la traduction d’une dizaine de nouvelles de Sadegh Hedayat. Ainsi, pendant de longues années Hedayat reste l’auteur d’un seul ouvrage, laissant dans une ombre opaque le reste de son œuvre

     Corti avait-il raison ? Oui et non. Hedayat lui-même, écartait ses écrits de jeunesse. « Les enfants jouent avec leur merde » me disait-il, en pleine dépression, le premier avril 1951. « Je commence à peine de savoir écrire et voilà que je m’arrête pour de bon. » Pourtant La chouette aveugle est un coup de maître. « Je l’ai fabriquée, minutieusement, comme sur un papier à musique. Il m’arrivait de rire à haute voix quand je mettais en place un passage terrible », me confiait Hedayat. Sa modestie n’était pas héroïque, le rôle qu’il s’était donné était celui d’un écrivain démystificateur. Esthétiquement, politiquement et moralement il s’était engagé dans un combat sans merci du côté des gens pour qui, malheureusement, il n’était qu’un clown tragique. Il avait donc commis une grave erreur de jugement.

     La suite des événement a prouvé que ses compatriotes ne l’avaient pas compris. Puisque l’Iran fit sa révolution dans la deuxième moitié du vingtième siècle, pour revenir à une théocratie moyenâgeuse. Même de nos jours, malgré le réveil d’une grande partie des intellectuels iraniens avide de modernité, le progressisme démocratique de Hedayat est rarement évoqué.

     Quoiqu’il en soit, on ne juge pas un auteur d’après un seul de ses ouvrages. Le succès inespéré de La chouette aveugle ressemble plus à un arbre qui cache la forêt. Les éloges dithyrambiques qui accueillirent ce livre et en particulier dans les milieux surréalistes, créèrent une légende ineffaçable de ce poème tragique et de son auteur suicidé. De sorte que les essayistes iraniens qui ont le regard tourné vers l’étranger et en particulier vers la France, se sont lancé dans un charabia philosophique-psychanalytique délirant sur La chouette aveugle et le suicide de son auteur. On le compare à Wittgenstein, à Kafka, à Nerval, à Thomas Bernard, lui, Hedayat, le poète, qui jusqu’à ses derniers jours cherche la joie et le bonheur dans la vie, lui qui dépense ses derniers sous pour les plaisirs terrestres, il est présenté comme un suicidaire congénital, un mystique, un bouddhiste, un névrosé incurable.

     Or on sait que dans l’Iran actuel, les livres les plus significatifs de Hedayat, comme certains d’autres, ne se trouvent chez les libraires que sur la liste des ouvrages interdits d’exister ! Ces livres photocopiés sont achetés, surtout par des étudiants, à des prix faramineux, parce qu’ils ressentent le besoin de lire de la vraie littérature et non pas des contes racontés par des fanatiques intolérants pour débiles attardés. Dans ces circonstances, que peut faire l’homme d’esprit ? Choisir entre l’exil et le suicide, conseille un malicieux critique Iranien.

     N’importe ! Grâce à la traduction magistrale de Roger Lescot, La chouette aveugle n’a pas quitté, depuis cinquante ans, le catalogue des Editions Corti. Mais il fallait écarter l’ombre qui couvrait le reste des œuvres de Sadegh Hedayat. Bertrand Fillaudeau l’a bien compris. Lorsqu’il succède à José Corti, il se lance dans la publication des autres écrits de Hedayat, suivi par Jean Pierre Sicre des Editions Phébus. Ainsi le public français peut avoir une vue plus large de la variété époustouflante du génie de l’écrivain Hedayat et de sa conception éthique et esthétique. En vérité, pour bien comprendre Hedayat, il faudrait être muni du même bagage esthétique que le sien. Les Français sont en cela, je crois, bien qualifiés.

     A l’occasion de ce centenaire, il est peut-être temps d’envisager une édition des œuvres complète de celui qui n’était ni un simple conteur, ni un morbide illuminé et un poète voué à consoler le cœur brisé des jeunes filles. Et si cela peut se faire, il serait souhaitable que l’on procède à une révision des traductions qui laissent parfois à désirer.

 

    © M.F.Farzaneh
     Cannes, le 30 juillet 2003

La page Sadegh Hedayat sur le site Corti