« Ces événements n’eurent lieu à aucun moment, mais existent toujours. »

     James Wilson rapporte, dans son histoire de l’Amérique indienne – la terre pleurera – un conte tohono O’odham qui explique comment, il y a de cela très longtemps, le héros I’itoi ramena à la vie les victimes d’un aigle géant. Celles qui furent tuées en premier par l’oiseau avaient le teint pâle du cadavre, I’itoi en fit les « homme blancs » et, puisqu’ils étaient morts depuis tant de temps, ils avaient tout oublié de leur savoir ancestral. I’itoi eut pitié d’eux et leur donna l’écriture pour les aider à se rappeler désormais leurs traditions, leurs connaissances, leur(s) dieu(x). Pour un Tohono O’odham donc, l’écriture, loin d’être le signe d’une supériorité intellectuelle, révèle une faille de la mémoire.


     
Il est voulu ce paradoxe, qui consiste à présenter une collection de textes écrits en chantant les louanges de la parole, car au fond, est-ce bien un paradoxe : et si le Merveilleux était une résurgence toujours renouvelée, parce que non doctrinaire, parce qu’au-delà des modernités et de ses terrorismes, du sentiment épique ; ce qui pousse, ce qui fait dire, malgré tout, allons ! comme les héros premiers. Le sens de la quête s’est perdu, mais, chemin faisant, le Merveilleux s’est peut-être chargé, à l’insu de l’écrivant, d’en révéler un fragment.


     
Il n’y a pas de définition objective du Merveilleux et nous aimerions suivre, non pas la voie, mais la nébuleuse tracée par Michel Leiris : « ce que je nomme ‘merveilleux’ et, tout aussi empiriquement, ‘poésie’, autrement dit ce qui, coupant court à toute évaluation à l’échelle du Bien et du Beau, semble se situer en dehors et au-dessus de tout et – voluptueux arrachement à la coulée normale des jours heureux ou malheureux – peut, je le constate finalement, avoir pour véhicule presque n’importe quoi. »
     
Un deuxième paradoxe surgit ;  une collection éditoriale est un ensemble de volumes liés par un fil, certes flexible, mais visible : une proximité géographique ou thématique, un genre littéraire, un mouvement ; et voilà que sont réunis sous une appellation  dont on revendique l’impossible définition des textes qui peuvent avoir « n’importe quoi  pour véhicule ». Mais alors, quel lien, quel voisinage ou quelle proximité y a t-il entre le premier conte écrit de l’humanité – le Conte des deux frères – et les tribulations d’un motard dans le Nouvelle-Angleterre – Voyage à Bangor –, entre la variante italienne du Chat botté – Les Nuits facétieuses – et le fracas des temps du poète ardennais Christian Hubin – Tombée – , entre une carte marine fabuleuse – Carta Marina –  et une académie de billard – La Couleur inconnue – ? Au-delà des balises du Merveilleux une certaine vision de biais du réel : un appel d’air de la réalité.

     La collection fait bien sûr la part belle aux contes populaires : ils sont la matrice, la source première et le passage d’un ordre des choses à un autre, ils sont toujours là, présents, disponibles, assurant par leur permanence, leur formidable capacité de résistance à toute forme de détournements, d’adaptions ou de polissages et nous avouerons une préférence – toute subjective –  pour le travail minutieux de ces collecteurs qui ont su préserver la saveur orale et – osons un mot difficile – sacrée, dans le passage au texte (nous pensons en particulier aux collectes danoise de Kristensen et juive d’Efim Raïzé), aux retouches de ceux qui ont cru légitime de rendre plus « littéraires » ces histoires, car, ce faisant, ils ont rompu un lien aussi précieux qu’indiscernable avec ce qui fait d’un conte, un conte à son insu (pour reprendre l’expression de Nicole Belmont, dans sa Poétique du conte).


    
Le premier voeu de cette collection n’est seulement de faire lire des contes à ceux qui, a priori, les bouderaient, mais aussi de prouver par l’exemple combien la littérature est redevable à ces perles de poésie en action car, réservoirs de motifs voyageurs, ils s’agrègent aux romans, (L'Âne d’or d’Apulée, le Vaisseau fantôme de Marryat), aux fantaisies débridées, Aventures de Münchhausen, au théâtre, (Blanche-Neige de Walser). Ils sont parfois le pont ou le passage obligé d’un genre à un autre, comme le prouve Françoise du Sorbier dans son anthologie de récits de colportages anglais qui ne sont plus tout à fait des contes et pas encore des romans, mais où l’on peut y entendre a posteriori les futures voix d’un Dickens ou d’un Defoe.


     
Premier voeu, mais sûrement pas la seule direction car avec le temps, dans cette nébuleuse du merveilleux, se sont agrégés des voyages imaginaires (Le Monde glorieux de Margaret Cavendish, Le voyage souterrain de Nils Klim, L’Autre côté de Kubin) une quête du Graal revisitée par une l’écriture dense de Christian Hubin, des contemporains pour qui l’imaginaire débridé est premier – Anne-Sylvie Salzman, Jacques Gelat, William-Olivier Desmond et, tout récemment Tatiana Arfel – , et puis, grâce au travail de François Schuler sur le livre de l’au-delà des Égyptiens, Le Livre de l’Amdouat, et à l’anthologie du poète américain Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacrés une nouvelle orientation se dessine dans le domaine des textes sacrés ou chamaniques. (Fabienne Raphoz)


"Il y a au fond du conte, continuant de rêver, en état de rébellion à l'état pur, en état de splendeur à l'état pur, un jadis animal aussi intraitable que l'enfant incorrigible."
Pascal Quignard, à propos de la sortie des contes de Grimm.



Anthologie de fiancés animaux

Des Belles et des Bêtes

Almqvist

Le Palais

Tatiana Arfel

L’Attente du soir


Anonyme égyptien

Conte des deux frères
Jon Arnason

La géante dans la barque...et autres contes d’Islande

René Basset

Mille et un contes, légendes et récits arabes


Ludwid Bechstein

Le Livre des contes
Gottfried August Bürger

Aventures du Baron de Münchhausen

Margaret Cavendish

Le Monde glorieux
Vitzentzos Cornaros

Érotokritos
William Olivier Desmond

Voyage à Bangor

Aurelio M. Espinosa

Blanca Flor et autres contes d'Espagne
Jacques Gélat

La Couleur Inconnue
Wilhem Hauff

La Caravane
Christian Hubin

Tombées
Rahel Hutmacher

Fille
Hylten-Cavallius

Le Chien boiteux et autres contes suédois
Karr, Souvestre, Sébillot

Trois fées des mers
Svava Jacobsdóttir

La Saga de Gunnlöd

Evald Tang Kristensen

La Cendrouse et autres contes du Jutland



Claude Lecouteux

Elle mangeait son linceul


Claude Lecouteux

Elle courait le garou

Claude Lecouteux

Nos bons voisins les lutins
Olaus Magnus

Carta Marina
Geneviève Massignon

De bouche à oreille

Alfred Kubin

L’Autre côté


Captain Marryat

Le Vaisseau fantôme

Christoph Ransmayr

Dames & Messieurs
sous les mers

Franz Obert

Le Zmeu dupé et autres contes de Transylvanie

Fabienne Raphoz,

Des belles et des bêtes
Fabienne Raphoz,

L’Aile bleue des conte :
l’oise
au


Henry Rider Haggard

Éric aux yeux brillants



Henry Rider Haggard

Le Jour où la terre trembla

Jerome Rothenberg

Les Techniciens
du sacré



Anne-Sylvie Salzman,

Sommeil

Bram Stoker

Au-delà du crépuscule

Straparole

Les Nuits facétieuses
Stith Thompson

Contes des Indiens d'Amérique du Nord
François Schuler

Le livre de l’Amdouat

Robert Walser

Blanche-Neige








Le conte ne parle pas sauf peut-être aux enfants, ou bien s’il parle, c’est une langue différente, qui est comprise de par le monde, qui est commune à ceux qui habituellement ne se comprennent pas et s’entendent encore moins, il traverse les frontières, il n’emporte des cultures que ce qu’il faut pour faire signe et il les fait communiquer, échanger leurs  données, il abonde en chansons sans objet, en onomatopées, ou en propos énigmatiques. 
    Marie Etienne,
le Silence des contes, La Quinzaine Littéraire.

     “Le symbolisme ne se survit que dans la mesure où il lui est arrivé de se faire une loi de l’abandon pur et simple au merveilleux, en cet abandon résidant la seul source de communication éternelle entre les homme.”
     André Breton, La Clé des champs, édition du Sagittaire, 1953.

     “Le conteur a partie liée avec le mystère. […] L’événement unique recouvre une histoire universelle, la plus grande profondeur porte à son comble la surface.
     Celui qui tisse des contes ressemble peut-être à celui qui trouve des trèfles à quatre feuilles et dont Ernst Jünger nous dit qu’il se fait voyant et acquiert des pouvoirs auguraux.
     Il est remarquable qu’en abordant le conte, un écrivain donne presque toujours le meilleur de sa langue : comme si, au contact de symboles si particuliers et si universels à la fois, la parole ne pouvait que distiller sa saveur la plus pure.”
     Christina Campo, Les Impardonnables, L’arpenteur, 1992.

     “Tout n’existe que pour être raconté ; la Création n’est pas nécessaire, mais nécessaire est le mouvement de la plume qui transcrit les événements. Celle-ci ne s’arrête jamais.”
     Pietro Citati, La Lumière de la nuit, L’arpenteur, 1999.

     “De même, sans vouloir confondre la vie limitée d'un genre littéraire avec l'aspiration intarissable qu'il a pu un moment réussir à canaliser, on peut se convaincre que le sentiment épique, longtemps banni en apparence de la littérature vivante, a en réalité par un réseau compliqué de défauts et de fissures, trouvé un chemin continu jusqu'à nous. Il ne s agit pas seulement du goût du merveilleux — goût en soi assez “littéraire” (on ne le voit aujourd'hui que trop) et dont Breton a souligné la pérennité–ni de “contes à récrire pour les grandes personnes, contes encore presque bleus”: il s'agit très précisément du surgissement intact dans la mentalité moderne des mêmes sentiments effervescents qui pouvaient mouvoir le héros épique d'autrefois et se révélaient capables de “transmettre le courant " aux auditeurs des anciens poèmes: le sentiment d'“être conduit”, le sens de la remise aux mains de forces surnaturelles (ou surréelles) et le sentiment débordant, vécu, de la miraculeuse possibilité.”
     Julien Gracq,
André Breton, quelques aspects de l’écrivain, José Corti, 1947.

     “Communs à tous les contes sont les vestiges d'une croyance remontant aux temps les plus anciens et qui exprime de manière figurée sa propre interprétation des entités supra-sensibles. Ce mythique ressemble aux petits morceaux d'une pierre précieuse éclatée qui seraient éparpillés sur le sol recouvert d'herbe et de fleurs et que seul un regard plus perçant que les autres peut découvrir. Leur signification s'est perdue depuis longtemps, mais on la ressent encore; c'est elle qui incarne la teneur du conte et qui en même temps satisfait notre attrait naturel pour le merveilleux. Ces petits fragments ne sont jamais le simple jeu d'un imaginaire sans contenu. Plus nous remontons dans le temps, plus nous voyons s'accroître le mythique, qui semble même avoir constitué la substance unique de la plus ancienne poésie”.
     Wilhelm Grimm, préface à l'édition des Contes de 1856.

     Perrault des enfants l'hiver, à la fenêtre, Perrault des vieilles gens, Perrault d'avant les psychanalystes, d'avant Perrault, dans l'ombre du grenier, les vignettes du feuillage. Sans légende. La neige est tombée. Les aiguilles d'ivoire, les godets à l'aube. La lune sur l'étang, – faïence, fiancée.
     Christian Hubin,
Parlant seul, José Corti, 1993.

 “L’homme est la mesure du merveilleux ; chercher une mesure générale au merveilleux, c’est l’avilir et rendre toutes choses égales à elles-mêmes.”
     Georg Christoph Lichtenberg,
Le Miroir de l’âme, José Corti, 1997.

     C'est aux dernières limites du possible, sur les confins le plus lointains des apparences, à l'extrême pointe vers laquelle convergent toutes les directions confondues, voire même au-delà, dans cette région où ne peut plus se rencontrer que la conjecture audacieuce ou bien plutôt l'étonnement sans mesure, que s'effectue la plus profonde et la plus énigmatique peut-être des démarches que tente l'esprit de l'homme, celle par qui s'élabore secrètement le Merveilleux.
     Michel Leiris, Le Merveilleux, édition établie par Catherine Maubon, Didier Devillez, 2000.

     Le vrai conte doit être à la fois une représentation prophétique, une représentation idéale et une représentation absolument nécessaire. Le véritable conteur est un voyant de l'avenir.
     Novalis,
Fragments, José Corti, 1992.

     Quittez les cavernes de l'être. Venez. L'esprit souffle en dehors de l'esprit. Il est temps d'abandonner vos logis. Cédez à la Toute-Pensée. Le Merveilleux est la racine de l'esprit.
     Antonin Artaud, À table, La Révolution surréaliste, 15 avril 1925.