Biophilie | Edward O. Wilson


collection Biophilia n°1, Corti, avril 2012


Je définirais la “biophilie” comme la tendance innée à se concentrer sur la vie et les processus biologiques. Depuis notre prime enfance, nous nous préoccupons avec bonheur de nous-mêmes et des autres organismes. Nous apprenons à faire le départ entre le vivant et l’inanimé et nous nous dirigeons vers le premier comme des phalènes vers une lampe. Nous apprécions en particulier la nouveauté et la variété. Tout cela se conçoit d’emblée, mais il y a encore beaucoup à en dire. J’entends démontrer qu’explorer la vie, s’affilier à elle, constitue un processus profond et complexe du développement mental. Dans une mesure encore sous-évaluée par la philosophie et la religion, notre existence repose sur cette inclination.
La biologie moderne a conçu une façon toute nouvelle de considérer l’univers, laquelle s’accorde du avec ce point de vue de la biophilie. En d’autres termes, l’instinct, pour une fois, s’aligne sur la raison. J’en tire une conclusion optimiste : c’est pour autant que nous en viendrons à comprendre d’autres organismes que nous leur accorderons plus de prix, comme à nous-mêmes.
Edward O. Wilson

Ce titre est le premier de la collection éponyme : Biophilia, terme qu’Edward O. Wilson nous a aimablement autorisé à utiliser.


   

Edward Osborne Wilson, né en 1929 à Birmingham, Alabama, Etats-Unis est un entomologiste et un biologiste de réputation internationale. Il est notamment connu comme le « seigneur des fourmis ». Il a introduit le terme de biodiversité et de biophilie, dans la littérature scientifique. Il étudie également la sixième extinction massive en cours. Wilson a reçu de nombreuses récompenses pour ses travaux, dont deux fois le Prix Pulitzer. Il est élu membre étranger de la Royal Society en 1990.
  







Mise au vert

Un biologiste passionné (entre autres par les fourmis) plaide pour la symbiose de la nature et de la connaissance.

C’est avec bonheur que Wilson nous emporte dans les sphères de la nature. Lorsqu’il décrit la population et les travaux de la « fourmi parasol », dont le
graphisme sur fond vert mousse anime la couverture, il est d’une clarté persuasive, d’une précision encyclopédique. À la lisière du récit, de l’essai scientifique et du journal, il nous fait voyager parmi la terre, parmi ses modestes et fabuleux habitants. Né en 1929 en Alabama, Edward Osborne Wilson est biologiste et entomo- logiste. Il est le créateur du terme « biophilia », ce profond besoin de l’homme d’aimer et de s’intégrer dans une relation innée avec les plantes, les animaux et le cosmos. Pour lui, le « développement mental » consiste à « explorer la vie » et
« comprendre d’autres organismes ». Cette passion pour le vivant et les systèmes naturels relève d’une pensée écologique. Mais au meilleur sens du terme, scientifique, empathique et poétique. S’il étudie « la sixième extinction massive en cours », due aux déprédations humaines, il n’est pas un de ces écologistes radicaux qui préconisent la fin de l’homme : « On tirera peu de profit à jeter du sable sur les pignons de la société industrialisée ». Il préfère la confiance envers la connaissance, la recherche : « plus on explorera, et on utilisera le vivant, meilleures seront l’efficacité et la fiabilité des espèces particulières retenues pour l’usage économique ». Et de faire l’éloge du pois carré de Nouvelle-Guinée et du melon velu, avant de plaider (en 1984) pour les OGM : « Ainsi une plante alimentaire précieuse pourra recevoir l’ADN d’espèces sauvages conférant une résistance biochimique à la maladie la plus destructrice à laquelle elle est sujette ».

Entre forêt amazonienne et Alabama, le regard fureteur du naturaliste, dans la tradition de Darwin, s’intéresse moins aux millénaires humains qu’à l’évolution des espèces. Loin de se confiner dans la seule observation d’un termite, il place son éthique scientifique dans la perspective des Lumières, au-delà de la méfiance romantique envers la science chez Tennyson ou Keats ; quoiqu’oubliant la symbiose entre cette dernière et la poésie chez Goethe et les romantiques allemands. Sa curiosité, affichant une prédilection pour le monde des fourmis (on pense alors aux Vies des abeilles et des fourmis vues par Maeterlinck), est omnivore ; il est fasciné par le sol de Mars, les serpents, une crête à 4000 m en Nouvelle-Guinée, « l’oiseau de paradis » et ses « arènes de séduction partagée ». Grâce auquel il a « parcouru une révolution du cycle de l’intellect. L’excitation de la recherche, par le savant, de la vraie nature matérielle de l’espèce s’estompe pour être remplacée par les recherches plus durables du chasseur et du poète ». Son lyrisme est prenant, exalté, lorsqu’il déclare : « le scientifique idéal pense en poète. » Ce dont il a bien conscience : « l’esprit poétique ne se contente pas d’une description factuelle et juste, mais cherche à rehausser la sensation ».

La culture de Wilson est aussi pointue qu’ouverte, citant Octavio Paz ou Einstein, s’entretenant avec l’écologiste MacArthur de la « biogéographie ». Il va jusqu’à se demander si « la beauté réside en quelque manière dans les gènes de l’observateur », en parcourant mentalement les paysages de la planète.

Les éditions José Corti, sous l’égide de Fabienne Raphoz, créent un nouvel espace littéraire : «Biophilia » dont voici le premier volume. Avec Les Bêtes de l’Italien Federigo Tozzi ou Voyage sur le Rattlesnake de Thomas-Henry Huxley, naît une réflexion transdisciplinaire sur le devenir de notre adéquation à la nature. Quant à nos qualités artificielles, celles du savant, de l’économiste, de l’artiste et du politique, elles doivent permettre, selon Wilson, « l’éthique de la conservation » autant que notre développement.


Thierry Guinhut, Le Matricule des Anges n° 134, juin 2012



     






224 pages
2012
978-2-7143-
20€

Collection Biophilia
n°1
traduction
Guillaume Villeneuve

Dessins de couverture
Ianna Andrédis